Comme la fois où Michel nous a quittés.

C’est à la fin de l’été que nous avons appris la mauvaise nouvelle : Michel, mon beau-père, était atteint d’un cancer de l’oesophage. Détecté à un stade trop avancé, aucun traitement possible. Ma mère a osé poser la question qui tue : « Combien de temps encore? ». « Bah… ça dépend. Peut-être trois mois, peut-être plus. Peut-être moins aussi. C’est jamais pareil vous savez… ». Non, on sait pas justement.

Je suis allée visiter ma mère et Michel quelque temps après. Je m’attendais à les trouver attristés, atterrés, terrassés par la vie. Je venais à peine de franchir le seuil de la porte, debout dans l’entrée avec encore le manteau sur le dos, qu’ils étaient déjà en train de me parler avec enthousiasme de la maison Michel-Sarrazin, la maison où Michel irait passer ses derniers jours. Là où il fait bon mourir, ai-je tout de suite pensé. Ou encore Ceux qui y entrent n’en sortent pas vivants. C’est au choix. Ils m’ont montré le petit dépliant imprimé sur du papier glossy. Ils étaient contents de me montrer le petit dépliant imprimé sur du papier glossy. Ils m’ont parlé du beau décor champêtre. Ils étaient contents que le beau décor soit champêtre. Je suis restée stoïque en les écoutant me vanter les boiseries, la tapisserie, le feu de foyer. J’avais l’impression qu’ils essayaient de me vendre un weekend de rêve à Tremblant. Moi je trouvais ça laid leur affaire. Laid comme un cancer qui t’oblige à te raccrocher à des moulures en vrai chêne pour ne pas sombrer dans le désespoir.

La santé de Michel s’est rapidement détériorée. Manger le faisait trop souffrir et il a été forcé de changer son régime pour du Ensure. Trois saveurs différentes au menu: fraise, vanille ou chocolat. Il pouvait aussi toutes les mélanger et se faire un Ensure napolitain deluxe. Mais ça, c’était plus pour les occasions spéciales. Comme pour sa fête par exemple, journée où l’on s’est tous réunis pour le célébrer : ses fils, ses brus, ses petits-enfants. Et alors que tout le monde s’affairait aux derniers préparatifs du souper, j’ai senti qu’il se tramait quelque chose entre ma mère et lui. Ils n’arrêtaient pas de s’échanger de petits sourires complices. Lorsque nous avons finalement pris place à table, Michel s’est levé, a demandé à avoir l’attention et nous a dit qu’il avait une bonne nouvelle à nous annoncer. Je me suis dit ça y’est, il est guéri. Il a fait de la visualisation, du yoga, de la méditation, il s’est bourré d’omégas 3, d’herbes médicinales, de curcuma, il a fait de la luminothérapie, un régime macrobiotique, du tree hugging, et voilà, il s’est autoguéri. Un miracle de la vie. Les médecins ne comprennent pas trop ce qui s’est passé, mais « ça arrive parfois », paraît-il.

« Ça fait une semaine que j’ai recommencé à manger tranquillement, nous a-t-il annoncé fièrement, même que ce soir je vais manger une soupe à l’oignon gratinée! »

Tout le monde a applaudi, un de ses fils s’est levé pour l’embrasser, la famille était émue, les yeux s’emplissaient d’eau tranquillement. Moi j’étais déçue. Déçue qu’il ne se soit pas autoguéri. J’ai ravalé ma déception et lui ai dit que sa soupe à l’oignon gratinée avait l’air bonne. C’était juste un soubresaut d’emmieutage dans sa maladie mais rien de vraiment encourageant.

J’ai ensuite revu Michel un weekend d’octobre. On a passé la journée à la campagne, allongés chacun dans notre chaise de patio, à parler de la vie et à regarder les feuilles tomber. Il m’a fait le plus grand bien. On dirait qu’étant donné que je savais qu’il allait mourir, je lui faisais plus confiance, l’écoutais avec plus d’intérêt, comme si soudainement il détenait la vérité. J’étais en requestionnement professionnel à ce moment-là et il m’a dit : « Ne laisse jamais personne te dire ce que tu es capable de faire et ne pas faire dans la vie. » J’ai trouvé ça inspirant. Vraiment.

Je suis aussi allée le voir quand il a été transféré à sa maison de soins palliatifs. Il était maigre, beige, affaibli. Il a demandé à aller prendre l’air. Je l’ai poussé jusqu’à l’extérieur dans sa chaise roulante mais n’ai jamais réussi à trouver l’air, mon air. Il faisait froid. C’était la première neige de l’hiver. Malgré mon manteau qui est supposé pouvoir me garder au chaud jusqu’à -30˚, je frissonnais. « Je sais que t’as des questions à me poser, m’a-t-il soudainement lancé, vas-y je t’écoute. » « As-tu encore certains moments de sérénité?, lui ai-je demandé. Des moments où tu es juste bien dans le présent? As-tu peur de la mort? » Il m’a répondu. Je l’ai écouté. J’ai voulu lui poser une dernière question. Je me rappelais de son sage conseil de la dernière fois. J’en voulais plus. « Qu’aurais-tu aimé déjà savoir de la vie à 30 ans, mais que tu as découvert avec l’expérience beaucoup plus tard? » Il a réfléchi. J’attendais patiemment sa réponse, suspendue au moindre mouvement de ses lèvres, prête à accueillir la parole divine. Il m’a regardé droit dans les yeux, a pris une longue respiration, s’est éclairci la voix et m’a dit :

« J’pense que j’suis fatigué là, je veux rentrer. »

Je l’ai reconduit à son lit et lui ai donné un bec sur le front avant de le laisser dormir. «Bye mon beau trésor», qu’il m’a dit. C’était la toute dernière fois que je voyais Michel. Et le 22 décembre, à 14h45, Michel voyait les murs de sa chambre champêtre pour la toute dernière fois.

Ce qui est beau avec la mort, c’est ce que ça donne envie de vivre plus, vivre mieux.

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Comme la fois où j’ai rencontré Maurice.

Maurice, c’est mon voisin d’en face. Je ne saurais dire son âge exactement mais j’aurais tendance à y aller pour la jeune quatre-vingtaine. Il habite au deuxième étage d’un duplex et passe ses journées assis sur son balcon, à ne rien faire. On dirait qu’il attend que le temps passe. Que son temps passe. Parfois il fait une sieste d’après-midi le cou bien cassé par avant. Je me suis juré qu’un de ces jours, j’irais lui acheter un oreiller en U pour son pauvre cou. Quand il ne fait pas la sieste, Maurice fume. Et Maurice tousse. Maurice tousse si fort que chaque fois qu’il tousse, j’ai un peu peur qu’il en perde une amygdale. Je ne suis pas sûre que j’ai envie de voir l’amygdale de mon voisin atterrir sur le trottoir. Ou pire encore, sa luette. Faites qu’il ne tousse pas sa luette svp.

Je me souviens encore de mon premier contact avec Maurice quand j’ai emménagé dans le quartier :

Maurice : Salut!

Moi : Salut.

Maurice : Tu peux y toucher.

Moi : Pardon?

Maurice : Mon char, tu peux y toucher.

Moi : Ah oui?

Maurice : Oui oui. La (marque, modèle, année) grise parkée juste là, c’est à moi ça. Je viens de la cirer. Touches-y, tu vas voir.

Moi : Vous êtes sûr?

Maurice : TOUCHES-Y j’te dis.

Moi : Euh…ok. Ah ben oui, c’est vrai que c’est doux hein?

Ce qui est bien avec Maurice, c’est qu’étant donné qu’il passe ses journées à épier ma maison, je n’ai pas besoin de système d’alarme. Parfois j’me dis que ce serait peut-être plus juste pour les voleurs d’au moins leur mettre une pancarte « Prenez garde à Maurice ». Quand je reviens du travail, il me fait un compte-rendu de ce qui s’est passé durant la journée :

– Le facteur est passé, y’a sonné mais y’avait personne. Y’a laissé un colis sur la galerie d’en arrière.

– Le gars d’Hydro est passé pour ton compteur, y t’a laissé un p’tit papier à remplir. Ça va les aider à augmenter ton bill.

– T’avais laissé la clé dans porte (!), je l’ai ramassée.

– Y’a un certain Alfred qui est passé. Y voulait savoir si on voulait jouer dans son prochain film, Rear Window II.

Il y a par contre des jours où j’aurais envie d’avoir la paix, où je voudrais juste qu’on me laisse dans ma bulle et où je trouve Maurice un peu intrusif. Comme par exemple quand j’entrouvre ma porte, à 6h00 du matin, pour y laisser sortir une jambe question de voir le temps qu’il fait. Maurice me lance alors un gros « Salut! » bien senti. Je ne sais pas pourquoi mais ça m’agresse profondément. Je ne suis pas encore prête à ce qu’on m’adresse la parole je pense. Il y a même des matins où je fais comme si je ne l’avais pas entendu et referme la porte rapidement plutôt que de lui répondre. Je sais, c’est vraiment honteux.

Et puis il y a eu ce matin où je me suis rendu compte que Maurice n’était plus là. Je me suis informée de son absence à une voisine: « Oh Maurice, ça fait un p’tit bout qu’il est parti déjà. Je pense qu’ils l’ont placé dans un centre pour personnes âgées », qu’elle m’a dit. Merde, moi qui voulais lui acheter un oreiller en U.

Et ben salut Maurice.

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Comme la fois où je suis allée chez Ikea. Par un dimanche pluvieux.

Oui oui je sais, mauvaise idée d’aller chez Ikea un dimanche. Surtout quand c’est la fête à la grenouille. Mais je me suis dit que ça n’allait pas être long puisque je savais exactement ce que je voulais: deux cadres Ribba blancs pour y  mettre des photos prises par Jasmin Daigle. J’avais déjà visualisé la scène dans ma tête et ce serait fini dans le temps de le dire: je rentre chez Ikea, j’ai un soudain mal au ventre à cause du trop-de-bruit-trop-de-gens-trop-de-balles-de-couleurs, je prends deux bonnes respirations, je m’enfonce dans le labyrinthe, David Bowieje rencontre David Bowie qui essaie de me détourner de ma mission, je continue mon chemin en me répétant mon mantra (Cadres-Ribba-blancs), je m’arrête devant les bougies, je taponne chacune des bougies en me disant qu’elles seraient bien belles dans ma salle de bain, je repars avec aucunes bougies, je trouve les cadres Ribba blancs, je me demande si les cadres Virserum ne seraient pas plus beaux finalement, je ne prends pas de chances et repars avec les deux modèles, je passe à la caisse, je me trompe de NIP, les gens s’impatientent derrière moi, je recommence et prends le temps de peser lentement et avec force sur chacun des boutons 1-2-3-4-5, je me dis que ça ne me tente vraiment pas de faire une autre file pour m’acheter un yogourt glacé à 1 $, je fais une autre file pour m’acheter un yogourt glacé à 1$, je commande deux cadres Ribba blancs à la caissière du bistrot Ikea (maudit mantra), je repars finalement chez moi en écoutant The National pour me remettre de mes émotions.

Mon plan était vraiment parfait. À un détail près. J’avais juste oublié de visualiser la scène « se trouver un stationnement ». En arrivant devant la grosse bâtisse bleue, j’ai donc zigzagué plusieurs minutes avant de me décider à enfin utiliser la bonne vieille technique pour se trouver un stationnement. Celle de suivre un petit-couple-heureux en filature à la sortie du magasin. Facile comme mission, il n’y a que ça chez Ikea. Tant qu’à suivre un couple, j’en choisis un symétrique. Je fais la même chose avec les fruits à l’épicerie, c’est plus fort que moi. Je suis donc tranquillement mon couple isocèle jusqu’à mon futur stationnement et j’attends patiemment que l’homme entre la grosse boîte de carton brun sur la banquette arrière de sa voiture, ou dans le coffre de sa voiture, ou dans le coffre de sa voiture avec la banquette arrière baissée finalement. J’attends ensuite qu’il aille porter le chariot au pays des chariots pendant que sa douce moitié se remet du gloss côté passager. Je m’engage finalement dans mon nouveau stationnement mais m’arrête à mi-chemin en me disant « Hum, je passe-tu? Je passe-tu pas? Y me semble que c’est un peu serré… Je vais-tu scratcher le char d’à côté si je continue? » Je ne prends pas de chance et recule un peu pour mieux me réenligner. Et alors que je recule un peu pour mieux me réenligner, une femme avance beaucoup pour mieux me voler mon stationnement. Convaincue qu’elle ne m’a pas vue, je lui fais un beau grand sourire sincère et des signaux de mains qui veulent dire : « Haha. Vous pensiez qu’il y avait un stationnement de libre là. Mais non. C’était le mien. Hahaha. Pas facile de se trouver un stationnement en ce dimanche pluvieux, hein? Mais ne désespérez pas, vous allez y arriver. Avez-vous essayé la technique du petite-couple-heureux? »

Malgré mon mime empreint de politesse et de compassion, la contrevenante ne bouge pas d’un pneu. Pire même, elle arrête le moteur de sa voiture en me faisant un sourire loin d’être empreint de politesse et de compassion. Un sourire baveux genre. Je décide de me faire respecter et vais gentiment cogner à sa fenêtre. Elle est avec sa fille d’environ 9 ans.

– Toc toc toc

– Qui est là?

– C’est Simon.

– Simon qui?

– Si mon Gros bon sens ne me retenait pas, je t’en crisserais une drette là maudite-voleuse-de-parking-qui-sait-pas-vivre.

Ok, dans ma tête ça s’est passé comme ça. Mais dans les faits, ça s’est plutôt passé comme ceci:

– Toc toc toc.

– (Pas de réponse.)

– Toc toc toc.

– (La contrevenante ouvre la fenêtre.)

– Excusez-moi madame, vous ne m’aviez peut-être pas vue mais c’est parce que ça faisait au moins 5 minutes que j’attendais après ce stationnement.

 – What?

 – Excuse me ma’am, maybe you didn’t see me, but I’ve been waiting for this parking lot for 10 minutes.

 – No.

– No?? What do you mean, no? This parking lot is mine. I’ve been waiting 15 minutes for it. I was just realigning my car.

– I don’t mind. It’s mine now.

– What??! That’s not fair. This is not a good example to show your daughter.

 – So now you’re gonna tell me how to raise my daughter?

 – Yes. I mean no. But I really don’t understand why you are doing this me. I’m a nice person and what you’re doing now is not…. euh…. is not…..euh….is not nice at all! (Et vlan, dans les dents.)

Sur cette insulte qui lui a probablement été droit au coeur, j’ai quitté mon feu stationnement. La tête haute. Fière de lui avoir dit le fond de ma pensée. Une fois à l’intérieur de la fameuse bâtisse bleue, j’ai recroisé la contrevenante et sa fille d’environ 9 ans. La contrevenante ne m’a pas vue (pour faire changement), mais sa fille, si. Et je lui ai lancé l’un de ces regards. L’un de ces regards qui voulait dire « C’est vraiment MAL ce que ta mère a fait ». Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça. Pauvre fille d’environ 9 ans, c’est pas de sa faute. Je me suis souvenue par la suite comment on pouvait parfois avoir honte de nos parents à cet âge-là. J’ai entre autres pensé à mon père, en boxer, en plein milieu du Simons. Il ne voulait pas se taper la file d’attente des cabines d’essayage pour une paire de jeans. Débrouillard quand même.

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Comme la fois où j’ai coché un item sur ma « to do list » de 2011.

Comme plusieurs le font à la fin de chaque année, j’ai pris l’habitude de faire une « to do list » des choses que j’aimerais réaliser pendant l’année suivante. Voici la mienne pour 2011 :

  • Me rappeler si la capitale du Brésil est Brasilia ou Rio de Janeiro
  • Me faire des lunchs le midi
  • Perdre quelques livres (Mange, prie, aime, The Secret et Les 6 clés de la confiance en soi qui ternissent l’image de ma bibliothèque)
  • Apprendre par coeur les chiffres 232 449 769 afin de détruire ma carte d’assurance sociale et ne pas me faire voler mon identité
  • Écrire pour le magazine Urbania

D’abord dans le déni que la fin de l’année arrivait, cette réalité m’a soudainement rattrapée lorsque ma soeur a prononcé le mot « Noël » dans l’une de nos conversations (« As-tu eu des nouvelles de Marie-Noël toi dernièrement? »). C’était donc officiellement le coup d’envoi pour que je m’attaque à cette fameuse liste. L’auto-saboteuse en moi décida de commencer par le point le plus difficile, en me disant qu’au pire, je n’aurai pas à me faire une nouvelle liste pour 2012.

– Allô Urbania, c’est la fille de Comme la fois.

– La fille de qui?

– Euh… la fille d’Yvon Dion.

– Ah, connais pas. Des liens avec Dion Phaneuf?

– J’pense pas. Mais j’suis aussi la fille de Comme la fois. Le blogue.

– (silence)

– C’est un peu normal que vous me connaissiez pas dans l’fond car mon lectorat est très très niché (Julie Lorazo, la moitié de mes demis-soeurs, Catherine L., Catherine T., Catherine R., Catherine Z… ouin, yé moins crédible celui-là on dirait). On m’a dit que vous cherchiez parfois des collaborateurs pour votre magazine, ben moi c’est vraiment le genre de chose qui m’intéresserait.

– Ok, voudrais-tu faire la section La ville de la semaine pour le blogue?

– On m’a dit que vous cherchiez parfois des collaborateurs pour votre magazine

– Faque tu viens de quelle ville?

– Euh… Lévis.

Je dois avouer que j’avais pas mal le Lévis de pogné au travers de la gorge. Car pour tout dire, je ne viens pas de Lévis, mais bien de St-Nicolas, une ville voisine qui a été engloutie par Lévis lors des fusions municipales. Et en tant que bonne Nicoloise, j’ai passé mon adolescence à regarder Lévis de haut. Du haut de mes souliers plateformes, avec mes jeans Parasucco taille basse, ma camisole au V bien prononcé et mes mèches quasi-napolitaines, j’avais un complexe de supériorité. Pour moi Lévis c’était une ville de pouelles, une ville de mottés, une ville où la mode arrivait toujours en retard. Il a donc fallu que je laisse certains préjugés de côté, que je fasse la paix avec mon look de coiffeuse Escompte Coiffe et que je prenne finalement le temps de redécouvrir cette ville aux charmes certains pour rédiger mon article. Bien aimé l’expérience et surtout le sentiment de satisfaction personnelle de cocher enfin un élément sur ma liste de 2011 :

Écrire pour le magazine blogue d’Urbania.

Voici ledit article :

http://urbania.ca/canaux/ville/2417/la-ville-de-la-semaine-levis

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Comme la fois où j’ai vu ma vie défiler dans un taxi.

– Taxi Diamond bonjour. 

– Oui, ce serait pour un taxi.

– Ben mettons que je m’en doutais fille: on s’appelle Taxi Diamond pis j’ai pris la peine de répondre « Taxi Diamond bonjour », faque les chances que t’appelles pour un taxi sont pas mal toutes là. Je pourrais-tu, une fois dans ma journée, pas tomber sur une épaisse, sérieux.

Ok, ok, disons que ça ne s’est pas passé exactement comme ça dans les faits. Mais pour tout dire, je rêve secrètement de me faire remettre à ma place par une téléphoniste dont les fils se seraient touchés un instant à l’autre bout du fil. Car c’est plus fort que moi, je suis incapable d’être efficace et concise lorsque j’appelle un taxi. Ça pourrait être si simple pourtant.

– Taxi Diamond bonjour.

– 3575 St-Laurent.

Bon, c’est sûr que ça manque peut-être un peu d’entregent et que ma demande a plutôt l’air d’une réponse à un jeu questionnaire, du genre:

– Catégorie faits divers. Dans quel édifice de la ville de Montréal l’ascenseur tombe-t-il le plus souvent en panne?

– (Buzzer) 3575 St-Laurent.

À bien y repenser, probablement que le mieux serait simplement d’utiliser un synonyme à « ce serait pour un taxi ». Pas nécessairement plus court comme approche mais ça me permettrait au moins d’éviter la redondance et de déstabiliser un peu l’air bête qui n’attend qu’un faux pas linguistique de ma part pour me traiter gratuitement d’épaisse. Par exemple:

– Taxi Diamond bonjour.

– Oui ce serait pour aller d’un point A à un point B.

– Oui, quel est votre point A?

– Latitude 45.513802, longitude 73.572244

– Touché coulé. 

Toujours est-il que mon taxi est finalement arrivé au point A. C’était une minivan. J’haïs ça les minivans. J’ai toujours l’impression que ça va me coûter plus cher. Sans parler du fait que je me sens overdressed si je ne porte pas un habit de soccer et une boîte de Timbits. J’y ai tout de même pris place sans trop chigner. Ça puait, ça sentait la vieille carcasse d’animal. Mon taxi sentait la taxidermie comme on dit. Je me suis efforcée de ne pas trop juger mon chauffeur en me disant qu’il avait probablement d’autres qualités. Que c’était simplement le genre de personne qu’il fallait côtoyer au quotidien pour pouvoir l’apprécier à sa juste odeur. Lui, de son côté, a pourtant eu le sentiment de me connaître depuis toujours. C’est du moins ce qu’il m’a donné comme impression quand il s’est senti assez à l’aise pour me roter sa vie. Et je ne parle pas ici de petits rots discrets de quelqu’un qui a bu un perrier et qui gère mal le trop plein de bulles. Non, je parle ici de beaux gros rots en crescendo. Mon chauffeur rotait sans aucune gêne, comme si je n’étais pas là, comme si j’étais sourde ou comme si je faisais partie du jury de La revanche des nerds. Il bombait le torse et rotait avec fierté. La minivan en tremblait de même que ma féminité. Je ne comprenais pas d’où venaient tous ces rots jusqu’à ce que je découvre la canette de bière confortablement installée dans le porte-verre côté conducteur. Planquée dans un petit sac de papier brun, elle en sortait la tête discrètement, question de s’assurer qu’il n’y avait pas de policiers dans les parages. Mon chauffeur était donc saoul. Saoul comme dans conduire en état d’ébriété. Saoul comme dans me conduire en état d’ébriété. J’ai soudainement eu peur pour ma vie. J’ai vu ma vie et ma ville défiler devant moi alors qu’il roulait à toute allure vers ma destination. J’ai aussi vu une lumière blanche au loin et me suis dit que c’était officiellement la fin. C’était plutôt les phares d’un automobiliste roulant à sens inverse. Il nous a klaxonné après qu’on ait bifurqué dans sa voie. J’ai aussitôt appuyé sur ce fameux frein invisible dont toute bonne voiture est dotée et me suis mise à chercher mon air dans cette minivan qui me semblait soudainement bien mini. Les pires préjugés face aux chauffeurs de taxi immigrants se sont alors bousculés dans ma tête mais ont surtout bousculé mon objectivité et l’ont mis KO pour le restant du trajet. J’ai sorti ma grosse voix de femme insurgée en lui criant impatiemment les dernières directives pour se rendre jusque chez moi. Juste au moment où je débarquais, sans lui donner de pourboire et avec la ferme intention de noter sa plaque d’immatriculation, j’ai cru bon de jeter un dernier coup d’oeil à la canette maudite. Peut-être juste mentionner que c’était une canette de liqueur finalement.


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Comme la fois où je trouvais don ça plate de jouer dans mes plates-bandes.

Quand il s’agit de faire des tâches manuelles, j’ai parfois l’impression d’avoir les mains pleines de pouces, sans qu’aucun ne soit vert. Parce que quand il s’agit de faire des tâches manuelles qui impliquent un végétal, je préfère de loin passer mon tour. Je ne fais malheureusement pas partie de ces bonnes âmes qui trouvent don ça relaxant et thérapeutique d’enlever les mauvaises herbes et de jardiner. J’ai bien essayé de parler à mes plantes pour me rapprocher d’elles mais sans grand succès. Et j’ai simplement fini par me lasser de ces conversations qui tournaient toujours autour du pot sans qu’on ne se dise jamais les vraies affaires. J’ai parfois l’impression qu’elles aimeraient bien reprendre le dialogue mais pour moi l’intérêt n’y est plus. Je fais donc semblant de ne pas les voir quand je passe à côté d’elles et je les laisse plantées là avec tout leur « body language ». Un peu comme je fais avec le militant de probablement Greenpeace que je croise et recroise chaque jour à l’entrée de mon travail. Le pire c’est que j’ai de réelles intentions d’un jour m’y arrêter. Juste pas aujourd’hui.

Je dois avouer que je me sens une mauvaise personne de ne pas aimer jardiner. Je me demande même si je ne devrais pas plutôt faire semblant de trouver ça apaisant moi aussi. C’est comme les gens qui n’aiment pas le yogourt Méditerranée, les weekends de 3 jours, Richard Desjardins, Le fabuleux destin d’Amélie Poulain ou le Bar à painMD chez Pacini, je pense que c’est le genre de déclaration qu’il faut juste garder pour soi. En plus d’être une mauvaise personne, j’ai aussi l’impression d’être une mauvaise voisine et de faire baisser la valeur des maisons du quartier par mon manque d’aménagement paysager. Chaque fois qu’on glisse une petite feuille de couleur pliée en trois dans la fente de ma boîte aux lettres, j’ai toujours la crainte que ce soit une pétition pour me faire expatrier du Plateau. Mais non, c’est toujours une pétition pour faire expatrier les automobilistes du Plateau. Je suis pourtant la prochaine sur leur liste, j’en suis presque sure.

Ma voisine de gauche a de jolies pensées bien alignées qui font sagement la queue leu leu en attendant sa visite. Il n’y a pas un pixel de mauve qui dépasse du rang. Lorsqu’elle vient les arroser tôt le matin, les fleurs de sa jaquette font du small talk aux jolies pensées bien alignées. Elles se parlent principalement de la pluie et du beau temps. Deux numéros civiques plus loin, le scénario est pourtant tout autre alors que c’est la débandade dans mes plates-bandes. Mes vivaces ne se gênent pas pour attaquer les passants qui osent s’aventurer devant chez moi. Mes arbrisseaux se dilatent dans tous les sens et « s’expansionnent » comme bon leur semble. Ils se répandent ça et là mais surtout là. Là, en dehors des plates-bandes. Même les sans-abris sont intimidés par ce trop-plein de végétation. Ils s’abstiennent d’ailleurs de venir fouiller dans mes sacs de recyclage pour y trouver des cannettes vides comme ils le font avec les autres voisins. Ils se disent que de toute façon je dois être une marginale qui boit du kombucha et non de la liqueur. Je le prends un peu personnel.

En ce qui concerne ma cour arrière, c’est tout autant la brousse. Je me prépare mentalement à y trouver un jour quelques hippies qui auraient délaissé les tam-tam du mont Royal en pensant avoir découvert une réserve faunique secrète non répertoriée sur le site de Tourisme Montréal. Je tends souvent l’oreille pour voir si je ne les entendrais pas chanter kumbaya seigneur en guise de remerciement pour cette découverte inédite.

L’autre jour, j’ai décidé de régler ça une fois pour toutes la question du jardinage. J’ai décidé de tout arracher ce qu’il y avait dans mes plates-bandes question de ne plus m’en faire avec ça. J’en avais juste assez du jugement de mes voisins. Vous allez voir ce que vous allez voir Les amis de la nature, vous allez avoir l’air ben fins quand vous pourrez pu commérer sur mon cas. Va falloir vous trouver un nouveau souffre-douleur dans le quartier. Pourquoi pas parler du voisin d’en face qui a mis un drap en guise de rideau dans sa fenêtre? C’est ben pire que de ne pas arracher ses pissenlits ça. Ou de l’autre bozo qui n’a pas encore enlevé ses plastiques d’isolation en plein mois de juin (ah non, ça c’est moi…). Ok, ok, parlez plutôt du voisin ben sauté qui a changé sa boîte aux lettres pour une chaudière d’eau d’érable. Champêtre de même le voisin. J’aimerais bien voir sa face quand je vais me décider à aller lui mettre un pot de map-o-spread dans sa boîte aux lettres. Flyée de même la fille.

Alors que je mettais mon plan à exécution et arrachais avec dynamisme le contenu de mes plates-bandes, ma voisine de droite est sortie pour venir me piquer une jasette :

– Ahhhh, vous vous êtes allée vous chercher de nouvelles fleurs à l’Éco-quartier?

– Hein, quoi? L’Éco-quoi?

– Vous faites de la place pour vos nouvelles fleurs? Ils en donnent à l’Éco-quartier ces jours-ci…

– Ah ben oui, des fleurs à l’Éco-quartier. Tout à fait. L’Éco-quartier… le nom le dit hein!  Moi chu ben pour ça un quartier écolo. Pis j’aime tellement ça jouer dans mes plates-bandes, c’est comme une thérapie en soi, ça me relaxe totalement l’esprit. Aimez-vous ça vous le yogourt Méditerranée?

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Comme la fois où j’ai voulu connaître l’avenir.

Comme la fois où ma vie m’ennuyait un peu. Comme la fois où mon amie m’a proposé, pour me changer les idées, de m’emmener voir une diseuse de bonne aventure. Une diseuse de  bonne aventure qui “disait toujours des trucs supers positifs et encourageants sur la vie”, m’a-t-elle assuré en insistant sur le fait que “ce serait vraiment drôle et léger”.

Bien mieux qu’un “Viens, on va aller au Café Céramic peindre une tasse laide que tu vas oublier d’aller chercher quand elle sera cuite”, je dois avouer que le caractère ésotérique de l’activité ici proposée ne me déplaisait pas du tout. Il faut savoir que les “Aye, je pensais à toi justement!”, les “Tu parles d’un hasard!” et les “Sérieux, c’est quoi les chances??!” de la vie me rendent particulièrement heureuse. Pour être franche, j’ai peut-être même une légère propension à voir des coïncidences là où les autres n’en voient pas. Croiser une bonne amie à l’épicerie par exemple peut me paraître comme un signe du destin:

– Hein, Lucie??! Sérieux, c’est quoi les chances??!

– Ben Marie, on habite dans le même quartier.

– Ok mais on aurait quand même pu facilement se manquer. T’aurais pu être à la poissonnerie pendant que je faisais une danse du ventre dans l’allée des pots de yogourt.

– Ouin mais tu sais que je déteste le poisson.

Donc voilà, c’est avec un certain entrain que j’ai appelé la voyante pour prendre rendez-vous. Je m’attendais à un “J’attendais justement votre appel.” lorsqu’elle a répondu. Mais non, elle m’a plutôt demandé de lui apporter des salsifis lors de ma visite, une genre de carotte jaune qu’on peut facilement trouver au Marché Jean-Talon mais difficilement là où elle habitait. C’est donc armée de mes salsifis dans une main et de ma foi dans l’autre que j’ai cogné à sa porte le fameux jour J. Elle m’a immédiatement ouvert en me lançant un “Je vous attendais justement.” (wow, elle doit vraiment être bonne). Celle qui allait me prédire l’avenir a commencé par faire ma carte du ciel en fonction de ma date et de mon heure de naissance. Après m’avoir balancé quelques vérités qui ont renforcé mon “wow, elle doit vraiment être bonne”, la bonne diseuse de bonne aventure s’en est allée  d’une question plutôt innattendue:

Avez-vous déjà perdu un enfant?

– Quoi??

– Avez-vous déjà perdu un enfant?

– Euhhh, non.

– Une fausse couche ou un avortement peut-être?

– Non. Vraiment pas. Pourquoi vous me demandez ça?

– Ah non, pour rien.

– Ben là.

– Vous aurez peut-être juste un accouchement difficile.

– Ah, si c’est juste ça! (rire jaune salsifis)

La voyante a ensuite voulu me lire les lignes de la main. Elle a donc pris ma main pour l’examiner mais l’a aussitôt refermée:

– Je ne peux pas lire votre ligne de vie malheureusement, elle est brisée.

– Comment ça « elle est brisée »? Ça peut pas être brisé, j’y ai toujours fait super attention. Je l’ai même hydratée pis toute. Pouvez-vous la réparer?

– Ça marche pas comme ça. Elle est brisée parce que vous ne faites pas ce que le Bon Dieu a prévu pour vous. C’est à vous seule de trouver votre voie.

Voyant un peu ma mine déconfite, c’est en sortant son jeu de tarot qu’elle a tenté de faire diversion :

– On va regarder ce que les cartes ont de bon à dire. Est-ce que vous voulez tout savoir?

– Qu’est-ce que vous voulez dire « tout savoir »?

– Ben, est-ce que je vous dis tout, tout, TOUT.  Les mauvaises nouvelles, les drames, les morts…

– Euh…. comment je pourrais ben vous dire ça : NON! Pis arrêtez-moi ça tout de suite cette voyanterie… ce voyeurisme… cette clairvoyancerie-là. Arrêtez-moi ça tout de suite parce que chu ben trop jeune pour mourir pis si je vais mourir bientôt ben je veux juste pas le savoir.

– Mais non ma pauvre fille, vous n’allez pas mourir. Pas tout de suite en tout cas. Faut pas vous angoisser comme ça. Allez, on va vous changer les idées. On va regarder du côté de vos amours (long silence de concentration). Ah oui, je vois de l’amour.

– Mais encore?

– Je vois un homme. C’est un homme qui n’habite pas au même endroit que vous, mais pas trop loin.

– Ben y’habite où sinon?

– Vous habitez Montréal vous?

– Oui.

– Ben lui y’habite probablement Longueuil.

– Voyez-vous une tondeuse pis une piscine hors terre aussi?

Ok, on va se l’avouer: c’était n’importe quoi cette idée-là de vouloir connaître l’avenir. J’aurais plutôt dû aller me changer les idées au Café Céramic et peindre une tasse laide que j’aurais oublié d’aller chercher une fois cuite (moi aussi je suis capable de prédire l’avenir après tout). Je peux quand même affirmer que cette expérience m’a vraiment coupé toute envie de retourner un jour voir une voyante. Sauf bien sûr si elle s’appelle Christelle et qu’elle me lise l’avenir dans sa boule de Christelle. Parce que sérieux, c’est quoi les chances??!!

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