Comme la fois où Michel nous a quittés.

C’est à la fin de l’été que nous avons appris la mauvaise nouvelle : Michel, mon beau-père, était atteint d’un cancer de l’oesophage. Détecté à un stade trop avancé, aucun traitement possible. Ma mère a osé poser la question qui tue : « Combien de temps encore? ». « Bah… ça dépend. Peut-être trois mois, peut-être plus. Peut-être moins aussi. C’est jamais pareil vous savez… ». Non, on sait pas justement.

Je suis allée visiter ma mère et Michel quelque temps après. Je m’attendais à les trouver attristés, atterrés, terrassés par la vie. Je venais à peine de franchir le seuil de la porte, debout dans l’entrée avec encore le manteau sur le dos, qu’ils étaient déjà en train de me parler avec enthousiasme de la maison Michel-Sarrazin, la maison où Michel irait passer ses derniers jours. Là où il fait bon mourir, ai-je tout de suite pensé. Ou encore Ceux qui y entrent n’en sortent pas vivants. C’est au choix. Ils m’ont montré le petit dépliant imprimé sur du papier glossy. Ils étaient contents de me montrer le petit dépliant imprimé sur du papier glossy. Ils m’ont parlé du beau décor champêtre. Ils étaient contents que le beau décor soit champêtre. Je suis restée stoïque en les écoutant me vanter les boiseries, la tapisserie, le feu de foyer. J’avais l’impression qu’ils essayaient de me vendre un weekend de rêve à Tremblant. Moi je trouvais ça laid leur affaire. Laid comme un cancer qui t’oblige à te raccrocher à des moulures en vrai chêne pour ne pas sombrer dans le désespoir.

La santé de Michel s’est rapidement détériorée. Manger le faisait trop souffrir et il a été forcé de changer son régime pour du Ensure. Trois saveurs différentes au menu: fraise, vanille ou chocolat. Il pouvait aussi toutes les mélanger et se faire un Ensure napolitain deluxe. Mais ça, c’était plus pour les occasions spéciales. Comme pour sa fête par exemple, journée où l’on s’est tous réunis pour le célébrer : ses fils, ses brus, ses petits-enfants. Et alors que tout le monde s’affairait aux derniers préparatifs du souper, j’ai senti qu’il se tramait quelque chose entre ma mère et lui. Ils n’arrêtaient pas de s’échanger de petits sourires complices. Lorsque nous avons finalement pris place à table, Michel s’est levé, a demandé à avoir l’attention et nous a dit qu’il avait une bonne nouvelle à nous annoncer. Je me suis dit ça y’est, il est guéri. Il a fait de la visualisation, du yoga, de la méditation, il s’est bourré d’omégas 3, d’herbes médicinales, de curcuma, il a fait de la luminothérapie, un régime macrobiotique, du tree hugging, et voilà, il s’est autoguéri. Un miracle de la vie. Les médecins ne comprennent pas trop ce qui s’est passé, mais « ça arrive parfois », paraît-il.

« Ça fait une semaine que j’ai recommencé à manger tranquillement, nous a-t-il annoncé fièrement, même que ce soir je vais manger une soupe à l’oignon gratinée! »

Tout le monde a applaudi, un de ses fils s’est levé pour l’embrasser, la famille était émue, les yeux s’emplissaient d’eau tranquillement. Moi j’étais déçue. Déçue qu’il ne se soit pas autoguéri. J’ai ravalé ma déception et lui ai dit que sa soupe à l’oignon gratinée avait l’air bonne. C’était juste un soubresaut d’emmieutage dans sa maladie mais rien de vraiment encourageant.

J’ai ensuite revu Michel un weekend d’octobre. On a passé la journée à la campagne, allongés chacun dans notre chaise de patio, à parler de la vie et à regarder les feuilles tomber. Il m’a fait le plus grand bien. On dirait qu’étant donné que je savais qu’il allait mourir, je lui faisais plus confiance, l’écoutais avec plus d’intérêt, comme si soudainement il détenait la vérité. J’étais en requestionnement professionnel à ce moment-là et il m’a dit : « Ne laisse jamais personne te dire ce que tu es capable de faire et ne pas faire dans la vie. » J’ai trouvé ça inspirant. Vraiment.

Je suis aussi allée le voir quand il a été transféré à sa maison de soins palliatifs. Il était maigre, beige, affaibli. Il a demandé à aller prendre l’air. Je l’ai poussé jusqu’à l’extérieur dans sa chaise roulante mais n’ai jamais réussi à trouver l’air, mon air. Il faisait froid. C’était la première neige de l’hiver. Malgré mon manteau qui est supposé pouvoir me garder au chaud jusqu’à -30˚, je frissonnais. « Je sais que t’as des questions à me poser, m’a-t-il soudainement lancé, vas-y je t’écoute. » « As-tu encore certains moments de sérénité?, lui ai-je demandé. Des moments où tu es juste bien dans le présent? As-tu peur de la mort? » Il m’a répondu. Je l’ai écouté. J’ai voulu lui poser une dernière question. Je me rappelais de son sage conseil de la dernière fois. J’en voulais plus. « Qu’aurais-tu aimé déjà savoir de la vie à 30 ans, mais que tu as découvert avec l’expérience beaucoup plus tard? » Il a réfléchi. J’attendais patiemment sa réponse, suspendue au moindre mouvement de ses lèvres, prête à accueillir la parole divine. Il m’a regardé droit dans les yeux, a pris une longue respiration, s’est éclairci la voix et m’a dit :

« J’pense que j’suis fatigué là, je veux rentrer. »

Je l’ai reconduit à son lit et lui ai donné un bec sur le front avant de le laisser dormir. «Bye mon beau trésor», qu’il m’a dit. C’était la toute dernière fois que je voyais Michel. Et le 22 décembre, à 14h45, Michel voyait les murs de sa chambre champêtre pour la toute dernière fois.

Ce qui est beau avec la mort, c’est ce que ça donne envie de vivre plus, vivre mieux.

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8 commentaires pour Comme la fois où Michel nous a quittés.

  1. Helene Leclerc dit :

    Marie-Eve, tu es incroyable dans tes mots profonds écrits d’une façon si simple. Les dernière fois de Michel avec toi sont racontées très purement et avec beaucoup de respect.
    Je sais, je suis là, ta mère est là et on continue une journée à la fois. Le petit grain de sable est si beau et si choyé.

  2. Gilles Leboeuf dit :

    Beau, là, je braille…
    Gilles

  3. Gilles Leboeuf dit :

    Quand j’ai lu le texte de ta fille. c’est drôle, je voyais Michel dans ses derniers moments sans y être. Merci Marie-Eve de m’avoir permis de pleurer un peu sur cet homme hors du commun qui nous a si vite quitter.
    Bérénice

  4. Gilles Leboeuf dit :

    j’ai fait une faute à quitté…
    Bérénice

  5. Bon.
    Apparemment, tu sais aussi bien faire pleurer que faire rire et sourire.
    Est-ce que j’ai le droit de te dire que « tu es capable » de publier ? – tsé, en tant que « ton agent »…
    Merci.

  6. Claudia dit :

    Ton texte est tres beau Marie-Eve…
    Mes sympathies a toi et ta famille xx

  7. Ton ex belle-soeur dit :

    J’avais de la lecture a rattraper…. J’ai ri et j’ai pleure…du bonbon ce blogue! Xox…

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