Comme la fois où je suis devenue amie avec Julien Poulin.

C’était en juillet 2022. J’allais rencontrer Julien Poulin pour la première fois pour le travail. Mon ami Louis et moi avions roulé jusqu’à cette Sainte-Femme, puis tourné à gauche sur une route de gravol qui monte qui descend qui monte qui descend. Le chalet de Julien était celui derrière le gros hydrangeas. « La Cachette » – c’est comme ça qu’il appelait son havre de paix. Dans les années 80, pourtant, même La Cachette n’avait pas été assez cachée quand des hordes de curieux s’y étaient rués pour espérer les voir, lui et Marie Eykel. Car, oui, pendant plus de 20 ans ces deux-là ont formé un couple. Elvis Gratton. Sortait. Avec. Passe-Partout. Je ne pense pas en revenir un jour. Lorsque des voitures bondées passaient devant chez eux tel un Hollywood Celebrity Bus Tour, Marie s’accroupissait et se faisait toute petite derrière la corde de bois pour ne pas que soit piétiné ce qu’il lui restait d’intimité.

Quand on est arrivés chez Julien cette journée-là, Marie était déjà là – elle avait offert de jouer l’intermédiaire et de nous le présenter. Je m’imaginais rencontrer un homme extraverti qui parle fort et rit gras. Je m’imaginais Bob Gratton. Il faut dire que la veille, pour mieux me préparer, j’avais réécouter Elvis Gratton : Le king des kings. Comme si j’avais peur qu’il y ait un quizz auquel il faudrait peut-être répondre. Contrairement à mes cousins, je ne connaissais pas toutes les répliques par cœur. 

***

Complétez la phrase : 

J’ai un garage, un ____ garage.

Parce qu’eux autres, ils l’ont l’affaire, les __________.

Linda, c’est _______. C’pour le voyage à Lâs Vegâs.

***

Julien n’était pas Bob. Loin de là. Il était farceur comme lui, mais la ressemblance n’allait pas plus loin. Ce qui m’avait le plus frappé, outre sa gentillesse, c’était sa grande vulnérabilité. J’ai un faible pour les gens incapables de cacher leurs vraies émotions. Julien n’avait plus aucune pelure d’oignon. Bien sûr, je l’avais sur-le-champ diagnostiqué hypersensible. Julien supersensible.

Louis et moi avions tout de suite remarqué le regard tendre et admiratif que Julien portait à Marie, même après toutes ces années. Ça avait beau faire plus de 35 ans que le couple s’était séparé, une autre forme d’amour subsistait, c’en était touchant. Un hypersensible qui était resté ami avec son ex, donc : clairement, Julien Poulin et moi avions des atomes crochus. 

On a ri aux larmes lorsqu’ils nous ont raconté leur époque Grotowski, celle où ils suivaient les enseignements du grand maître du théâtre expérimental. Un théâtre puriste, dépouillé de costumes et de décors, où le corps de l’interprète remplace tout artifice.
JULIEN : C’était n’importe quoi : on traînait des roches pis on se roulait dans’ bouette. Tout-nus à part ça!
MARIE : Voyons, Julien. Y’avait quand même du bon dans sa démarche…
JULIEN : C’était d’la marde.

Je suis repartie chez moi avec un bouquet d’hydrangeas. Je les ai fait sécher. On ne jette pas un bouquet donné par Julien Poulin.


J’ai réussi à retrouver mon chemin jusqu’à La Cachette quelques mois plus tard. Seule, cette fois. Mon nouvel ami m’avait invitée à dîner. Il m’a téléphoné quelques jours avant afin de s’assurer que j’aimais bien le saumon. Ce petit geste banal en apparence résume en soi Julien. Pour le remercier de son hospitalité, je lui avais apporté une canne de sirop de la cabane à sucre de mes cousins. Il m’appellerait, la semaine suivante, pour me dire que c’était le meilleur sirop qu’il n’avait jamais goûté de sa vie. Mes cousins s’en pincent encore. 

On a jasé de plein de choses autour de ce poisson. On a entre autres jasé de ses déprimes hivernales et de son amour pour la Symphonie no 2 de Mahler, « Résurrection », qu’il écoutait en boucle au printemps en ouvrant les fenêtres et la valve de ses larmes. « C’est beau à en pleurer », une expression que j’utiliserai en sa mémoire. On allait vite dans le deep, lui et moi. Il m’est déjà arrivé, dans un gros party – lire ici Le Party où il fallait réussir à ce que son nom se retrouve sur la guest list – , qu’un ami me demande : « Voyons, comment ça on est en train de parler de la mort? » Je suis certaine que Julien aurait voulu parler de la mort dans un gros party avec moi.

Après le repas, il m’avait offert de visiter sa forêt. Par politesse, j’avais accepté en me demandant bien comment on allait pouvoir faire ça. Sa forme physique ne lui permettait plus une telle escapade. Ce que j’ignorais, c’est que Julien avait un garage, un p’tit garage. Il l’avait ouvert avec l’œil tannant. Ou peut-être l’étincelle de celui qui vient tout juste de passer chez Paillé Paillé. Ce n’était pas son Camion qu’il voulait me montrer, c’était sa voiturette. J’y ai grimpé et ensemble on a dévalé une pente où j’ai dû serrer les doigts. La scène était surréelle : j’étais avec Julien Poulin, en cart de golf, dans le fin fond d’un bois et il me montrait ses endroits secrets : « Là, je me baigne tout-nu… Là, je viens lire… Là, je fais des siestes. » 

J’ai eu la chance de retourner à deux reprises à La Cachette. La dernière cet automne, avec Louis. Julien nous a avoué qu’il était parfois tanné que les gens l’apostrophent avec des répliques d’Elvis Gratton à l’épicerie, mais qu’en même temps, il n’était pas capable de refuser lorsqu’on lui demandait de revêtir la peau de son personnage. Comme cette fois où un homme avait pris contact avec lui : il voulait qu’il appelle son ami, plus grand fan de tous les temps de Gratton, qui était en train de perdre la vue suite à un accident. Julien lui avait téléphoné à l’hôpital : « Salut mon gars, c’est Bob Gratton. J’voulais prendre de tes nouvelles. »

J’ai réaménagé mon bureau le 4 janvier dernier. En m’aidant à déplacer les meubles, mon chum a heurté mon bouquet d’hydrangeas. « ’ttention! Ça vient de Julien Poulin. » En terminant le ménage seule, je l’ai à mon tour accroché. D’abord une fois, puis deux et trois. En aspirant les pétales tombés sur le plancher, je me suis passé la réflexion : « On dirait presque que Julien essaie de me dire quelque chose. » Le 4 janvier dernier, le king des kings est parti entouré de ses proches; j’allais l’apprendre le lendemain. J’ai aussitôt regardé le dernier courriel qu’on s’était échangé. Mes yeux sont restés longtemps sur sa réponse.

J’ai bien aimé votre visite.
Je vous aime beaucoup vous êtes mes jeunes amis.
JE VOUS AIME.

C’est comme ça qu’on devrait toujours dire au revoir à un ami. 
Avec un je t’aime en lettres majuscules. 

Moi aussi JE T’AIME, Julien.

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Comme la fois où je me suis sentie en compétition avec d’autres femmes.

La présente réflexion a commencé quand ma fille de 3 ans a dit, en parlant de son amie qui porte le même prénom qu’elle : « L’autre Françoise, c’est un bébé. »
Euhhhh, pardon? : vous avez juste 4 mois de différence. Bébé, toi-même.

C’était la première fois que j’entendais ma fille médire à propos d’une amie. Bon, j’ai pas capoté, disons que j’ai sourcillé. Mais quand une voisine m’a relaté qu’à la première journée des maternelles, elle a entendu deux fillettes de 5 ans en rejeter une autre pour un vulgaire sac à sandwich qui n’avait pas la bonne franchise de Disney, , j’ai capoté : 
FILLETTE 1 : T’as vu, elle a une boîte à lunch de La Reine des neiges!
FILLETTE 2 : Ark, on joue pas avec elle!
MOI : Vos gueules, les filles, vos cerceaux avec des oreilles de chat pis des pompons sont crissement laittes pis personne vous écoeure avec ça, – que j’aurais dit, si j’avais été là.

Cette jambette de cour d’école m’a tout de même fait me questionner sur la rivalité entre femmes : pourquoi est-ce typiquement féminin de rabaisser ses pairs pour se remonter? Et d’abord, est-ce cliché de dire que c’est typiquement féminin? Pourquoi je ne vois jamais ce type de comportement du côté de mon fils? Mon fils, lui, ne se sent pas en compétition, il fait des compétitions : des courses de vitesse, des lancers de cailloux, des tournois de Super-Smash-Mario-Wonder-Go!, des records du monde brisés chaque jour dans la cour de récré. Mon garçon adoooore la compétition. Mais elle est nommée et les règles sont claires. Pour les filles, ça semble plus sournois. 

J’ai tenté de disséquer l’incident des deux Françoise : la première fois que j’ai entendu ma fille parler dans le dos d’une amie, c’est quand cette amie avait le même nom qu’elle. Comme si, parce qu’elles avaient quelque chose en commun, soudainement ma Françoise se sentait menacée et passait en mode « c’est moi la meilleure ». Ça en devenait presque un instinct de survie. Et c’est là que j’ai  pensé à ce bon vieux Charles Darwin, qui, en plus de sa théorie sur la sélection naturelle, parle de  sélection intrasexulelle1 », soit une compétition entre individus du même sexe en vue de la reproduction. Si on en croit les sociologues, pourtant, la rivalité féminine ne s’explique pas que par la biologie ou l’évolution. 

Dans son essai, Réinventer l’amour : comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles, l’autrice féministe Mona Chollet (ma pref), y va d’une toute autre théorie.

** Petit aparté sur Réinventer l’amour : comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles **
La face de mon chum pendant le mois complet où j’ai tenu cette brique au titre imposant à l’heure du coucher :
LUI : Euh… ça va, chérie?
MOI : Ben oui, toi?
LUI : Y’a-tu quelque chose dont tu voudrais qu’on se parle?
MOI : Hum… non, toi?
LUI : Ben… j’sais pas… trouves-tu que notre couple va bien? Ou tu dirais que j’le… SABOTE?

Retour au sujet principal : la compétition entre filles. Dans son essai que je recommande à toutes et à tous, Mona Chollet avance (et je résume grossièrement) que c’est le patriarcat qui nous a domestiquées ainsi, que des siècles de dépendance totale envers les hommes ont amené les femmes à se concurrencer, à se disputer l’attention masculine, à avoir peur d’être éclipsée par une autre. Et qu’en nous mettant en compétition les unes avec les autres, les hommes nous divisaient et s’assuraient de rester au pouvoir – gros dossier.

Sophia Loren et Jayne Mansfield, 1957. 
© REX FEATURES/SIPA

L’archéologue Charlie Danger, arbore en ce sens dans son TED Talk « Pourquoi vous ne vous sentirez jamais la plus belle » en arguant que de l’Antiquité jusqu’aux années 50, les femmes dépendaient entièrement des hommes pour survivre et que la beauté, lire ici la rivalité, devenait alors une nécessité. Car on devait être choisie par un mari. Et qu’il n’y en avait qu’une seule qui serait l’élue. Et plus tard : une seule qui réussirait à faire sa place au sein du Boys Club, dirait Martine Delvaux. Une seule journaliste sportive, une seule réalisatrice, une seule directrice de création, une seule ministre.

Mais Françoise est une jeune âme; elle n’a pas vécu tant d’années que ça sous le joug du patriarcat. Elle ne m’a pas entendu rabaisser d’autres femmes. Je ne lui ai pas non plus répété qu’elle devait être belle pour se trouver un époux. Et la fois où elle a insisté pour regarder Blanche-Neige et Cendrillon, je n’ai pas manqué de lui dire que c’était « vraiment nono » d’attendre qu’un homme nous choisisse. « Ha! Ha! Je pense qu’il nous font une blague tellement c’est saugrenu. Hi! Hi! »

Il y une chose, par contre, que je ne lui ai jamais dite. Une chose qu’elle a peut-être devinée, qui sait. Ou que je lui ai transmise à travers mes gènes, malgré moi. Et cette chose (je vais finir par le dire, oui), cette chose, c’est que je me suis déjà, peut-être même souvent, sentie, en compétition, avec d’autres femmes. Et je ne parle pas de mes années de couettes serrées et de léotards échancrés lors de mes compés de gym. Non, je parle de femmes, dans mon entourage, que je trouvais plus belles, plus drôles, plus intelligentes ou plus talentueuses que moi, avec lesquelles je me suis mise à me comparer. La maudite comparaison. Curieusement, je me suis rarement sentie en compétition avec des hommes. Comme si on n’était pas dans la même catégorie. Qu’il y avait assez de place pour nous deux. Et que leurs qualités ne m’enlevaient rien, à moi.

Face à cet aveu, je me suis demandé si j’avais été « une bonne féministe » avec les femmes autour de moi. J’ai commencé par me féliciter pour toutes ces fois où j’avais aidé des plus jeunes à s’élever, pour tous ces cafés à les mentorer. Ah, ça, oui : toujours là pour donner un élan à ces pauvres filles en manque de confiance en soi. Mais la vraie sororité n’est-elle pas celle qui subsiste quand une autre femme – une avec le même casting – réussit mieux que nous? Et qu’on la trouve inspirante plutôt que menaçante? Mais quand je dis « même casting », ça veut dire que je me suis comparée, non? Et quand je dis « réussit mieux que », ça veut dire que je me suis encore comparée. Mais POURQUOI je fais ça? J’aurais besoin d’un café avec une mentore pour répondre au puits sans fond de mes interrogations.

En attendant que Mona Chollet, Martine Delvaux ou même Simone de Beauvoir accepte mes invitations, je vais lire mon nouvel album jeunesse Deux Françoise à ma fille – mon excuse pour lui parler de sororité. Et je vais aussi lui lire ceux de Valérie Fontaine, de Geneviève Jannelle, de Marianne Ferrer, de Pierrette Dubé, de Catherine Buquet, de Pascale Bonenfant, de Mireille Levert, de Claudia Larochelle et de toutes celles qui lancent un album illustré en même temps que moi cet automne. Car il y a assez de place pour nous toutes.

Deux Françoise : illustré par la formidable Jeanne Joly, publié chez Les Malins, en librairie dès le 13 novembre. 

Le Gros méchant Mwa-Mwa-Mwa : écrit par Geneviève Jannelle, illustré par Jasmine Mirra Turcotte, Éditions Québec Amérique.

Le jour de la réglisse à la barbe à papa : écrit par Pierrette Dubé, illustré par Samuel Cantin, Monsieur Ed.

Ma langue fleurie : illustré par Marianne Ferrer, écrit par Simon Boulerice, Fonfon.

L’Halloween chez les 1000 enfants : écrit par Valérie Fontaine, illustré par Yves Dumont, Éditions Québec Amérique.

La cape d’Émile : écrit par Catherine Buquet, illustré par Dominique Yelle, Les 400 coups.

Colette n’a besoin de personne : illustré par Pascale Bonenfant, écrit par Jean-François Sénéchal, Comme des géants.

Poèmes monstrueux : écrit et illustré par Mireille Levert, Éditions de la Bagnole.

Nos géantes, nos géants : écrit par Claudia Larochelle et Biz, illustré par Benoit Tardif, Éditions de la Bagnole.

Faire la popote : écrit par Sophie Grenier-Héroux, KO Éditions.

1 Charles-Robert Darwin, La descendance de l’homme et la sélection sexuelle, 1876.

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Comme la fois où j’ai compté les femmes.

C’est le 4 mai dernier que tu nous as quittées. J’avais pourtant espéré que la grande faucheuse t’épargne. Qu’en te voyant, elle se dise : « c’est impossible, il doit y avoir erreur sur la personne; les mourants n’ont pas les yeux si brillants ». Qu’elle décide plutôt de te faucher le cancer. Et je dis bien « le » cancer et non « ton » cancer. Ce mal violent, il ne t’appartenait pas, Gabrielle.

L’été passé, tu m’as demandé si je voulais aller prendre un « café littéraire » avec toi. Je ne savais pas trop ce qu’était un « café littéraire », j’étais dans le jus, je me sentais déjà bousculée par la vie, les enfants, les rénos, le ménage… Franchement, bien sûr que j’avais du temps pour un café littéraire avec toi, Gabrielle. On en a repris depuis. On se parlait de nos projets d’écriture, des maisons d’édition qui ne répondent pas souvent, de notre sentiment d’imposture, de notre peur de ne jamais être invitées à Il restera toujours la culture. Ce qui m’a marquée – ces fois-là et toutes les autres –, c’est la façon dont tu me regardais. Quand ma fille de 4 ans croise des filles plus vieilles qu’elle – des fillettes de 8-10 ans, on s’entend –, elle les regarde avec une admiration sans nom. Elle les trouve tellement cool, tellement belles, tellement longues. Elle les appelle « les grandes filles ». Je me suis toujours sentie « une grande fille » pour toi, Gabrielle. Au départ, je l’ai pris personnel : j’ai cru que c’était moi. Puis j’ai réalisé que tu posais ces mêmes yeux d’émerveillement sur toutes tes proches. Tu n’en es jamais revenue de la force des femmes. Et moi je n’en reviendrai jamais de la tienne.

Tu m’habites depuis plusieurs semaines maintenant. Tu me réveilles la nuit, me chuchotes des mots à l’oreille, tu les fais spinner dans ma tête; je les note sur mon téléphone puis respire quelques triangles pour me rendormir. Je crois qu’on est plusieurs à être habitées par toi, Gabrielle – nous, les mères, les trentenaires, les quarantenaires, les amies aux yeux gonflés, les BFF au collier orphelin, les sœurs de sein jusqu’ici sauves. Nous, les femmes-statistiques, les sept sur huit épargnées, celles qui n’ont pas encore été pigées. Parce que c’est ça les probabilités : une Canadienne sur huit aura le cancer du sein dans sa vie1. Une chance sur huit. Toute qu’une chance. 

Parfois, quand je suis dans un lieu public, je compte mes semblables : une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit. Et je me demande : laquelle? Laquelle sera condamnée au « tribunal-radiologique2 ». Et je me demande : pourquoi? Pourquoi tant de femmes sont malades autour de moi? Qu’est-ce qu’on se transmet, de mère en fille, qui s’inscrit dans notre code génétique et nous trahit? Quel traumatisme intergénérationnel portons-nous? Que dit le cancer sur les femmes? Sommes-nous plus poreuses? 

à même la chair
je cherche ma faute
ce destin sans élégance
histoire qui ne se termine pas bien3

Une semaine à peine avant ton départ – « ton départ », c’est le synonyme-mercurochrome que j’ai trouvé pour l’instant –, une étude de l’Université d’Ottawa révélait que le cancer du sein est en hausse chez les Canadiennes dans la vingtaine, la trentaine et la quarantaine. « Je le savais déjà », que j’avais envie de leur répondre. Je n’ai qu’à regarder l’échantillonnage de mon entourage. Les chercheuses sonnent l’alarme et appellent à un virage immédiat dans les politiques de santé publique. Elles demandent d’y intégrer la détection précoce, présentement concentrée auprès des 50 ans et plus. J’ai hur-lé quand j’y ai lu que des jeunes femmes n’étaient pas prises au sérieux lorsqu’elles découvraient une bosse sur leur poitrine. Trop jeune pour souffrir du cancer, leur répond-on. Je ne dis pas que c’est partout comme ça. Mais ça arrive, et ça ne devrait pas. 

J’aimerais que notre ministre de la santé lise immédiatement ton recueil, Gabrielle. Je propose même d’aller lui en réciter un extrait, juste avant le dodo. Je prendrais mon ton de conte de fée, je lui débiterais tout haut : 

deuils de la semaine : 
longue tresse
marathon

décolleté plongeant
mamelons
travail-famille
sushi
crayon chignon
pamplemousse
enfanter
insouciance
dîner Tupperware
retraite
blanche tignasse
menstruations
bureau
bal des finissants
minuit d’ivresse
prévention
omoplate lisse
guérison4

Je remonterais la couverture sous son menton, je fermerais la lumière, je lui susurrerais de ma voix douce de maman : FAIS DE BEAUX RÊVES, MONSIEUR LE MINISTRE!

J’ai récemment commencé à scanner mes produits corporels avec cette application dont le nom pourrait rapporter beaucoup de points au Scrabble (Yuka). Je scanne un code-barres et l’application m’indique une note sur cent associée à une couleur (vert, jaune, orange, rouge) et à un adjectif.

Je scanne mon dentifrice. Bib. 41 sur 100. Orange. Médiocre.

Je scanne ma crème solaire (La Roche Posay FPS 60 – celle que j’aperçois souvent dans le sac à main de mes amies). Bip. 0 sur 100. Rouge. Mauvais. 

Je scanne la crème solaire de mes enfants, celle qui s’appelle « Live Clean » et qui est « non toxique pour les coraux ». J’espère du vert. Bip. 49 sur 100. Orange. Médiocre.

Je scanne mon déodorant, ma crème pour le visage, pour le corps, le shampoing de mon chum. Bip, bip, bip, bip. Rouge. Tout est rouge.

Je scanne mon corps. Bip. Une chance sur 8. 

Rouge. 

Mauvais. 

Et si c’était moi la prochaine à être pigée?

Mon fils de six ans m’a vu pleurer à chaudes larmes le 4 mai dernier. Je n’ai pas voulu lui dire pourquoi. Je n’ai pas voulu lui dire que les mères pouvaient mourir. Devant tous ces fluides qui sortaient de mes yeux, de mon nez, il s’est enfui. Il a pris ses jambes à son cou, a sprinté jusqu’à sa chambre, il est revenu presque aussitôt. « Tiens, maman. » J’ai serré sa doudou de toutes mes forces.

Je n’ai jamais su comment parler de la mort à mes enfants. J’ai repoussé ce moment le plus longtemps possible. Je voulais prolonger leur naïveté, étirer leur candeur par les deux bouts. Et puis un jour, je suis allée montrer la vue du Mont-Royal à mon fils; il devait avoir 5 ans. Et c’est là, tout en haut sur le belvédère, devant l’immensité de Montréal, face à notre petitesse, qu’il m’a demandé – il a l’art du spectacle, mon fils – : « Qu’est-ce qui va arriver à mamie ? » 

La question qui tue, c’est celle-là.

J’ai joué l’innocente, j’ai dit : « ben en ce moment, mamie elle est à la retraite : elle lit, elle regarde District 31, elle fait du yoga, elle passe du temps avec nous… » 
— Oui, mais après?
— Ah, mais il lui reste pas mal de temps à mamie. C’est long la retraite…
— Mais après?
— [regard dramatique vers l’édifice-pinte-de-lait du 1000 De la Gauchetière] Un jour, quand mamie va se sentir trop fatiguée, elle va fermer les yeux et elle va s’en aller doucement.
J’ai vu la peur traverser mon fils.
— Elle va mourir?
— Qui t’a parlé de la mort? (HEIN, QUI?!)
— …
Je ne savais plus quoi lui répondre. J’aurais voulu le rassurer. Pas seulement lui relayer l’allégorie de l’étoile qui brille dans le ciel. Puis j’ai pensé à ma mère. J’ai pensé à tous ses livres avec des couchers de soleil sur la couverture.
— Tsé, mon grand, personne sait vraiment ce qui arrive quand on meurt… On a seulement des théories. Mais mamie, elle, croit à la théorie de Mario Bros. 
— C’est quoi la théorie de Mario Bros?
— Quand on meurt, on perd une vie, mais il nous en reste d’autres après…
Il a réfléchi.
— Pour vivre d’autres aventures?
— Oui, c’est exactement ça.
Mes enfants sont maintenant de fervents disciples du Mario Brossisme.

Dans l’album jeunesse Henrigolo, Marthe, une vieille innue qui voit la mort autrement, explique qu’elle ne sait pas quand ce sera son tour « d’aller dans la boîte à surprises ». Henri s’imagine alors que de l’autre côté, il y a tout un party. Qu’il y a des confettis, un concours de limbo, un gigantesque gâteau, sa mamie et même : Guy. Lafleur.

J’aime penser que tu es partie en résidence d’écriture, Gabrielle. Que tu prends des « cafés littéraires » avec des sœurs de mots. Des Simone de Beauvoir, des Virginia Woolf, des Emily Brontë, Charlotte Brontë, Huguette Gaulin, Nelly Arcan, Vickie Gendreau, Geneviève Castrée, Caroline Dawson. Que ces femmes te regardent avec les yeux brillants. 

Crédit photo : Gabrielle Lacasse

https://www.canada.ca/fr/sante-publique/services/publications/maladies-et-affections/cancer-du-sein.html
2 Regimbal, Gabrielle. La-Z-Boy résurrection, Éditions Mains libres, p. 9.
3 Regimbal, Gabrielle. La-Z-Boy résurrection, Éditions Mains libres, p. 15.
4 Regimbal, Gabrielle. La-Z-Boy résurrection, Éditions Mains libres, p. 63.

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Comme la fois où j’ai parlé de mon sentiment d’inculture à « Il restera toujours la culture ».

Le questionnaire culturel de « Il restera toujours la culture » que j’ai dû remplir en vue de mon passage à l’émission pour parler de la sortie de mon album jeunesse LUCIEN SUPERSENSIBLE a créé chez moi toute une instrospection. Je me suis questionnée sur les raisons de l’arrivée si tardive de la culture dans ma vie, sur mes rendez-vous manqués avec celle-ci, bref, sur mon sentiment d’en manquer (et pas juste parce que je perds tout le temps à Cranium). Je suis donc retournée à leur micro partager mes angoisses.

Voici le texte que j’ai livré. Pour l’écouter, c’est ici.

Questionnaire culturel, question no 7 : « Est-ce qu’un enseignant a fait la différence dans votre vie culturelle? ». Je repense à mon adolescence. Qui donc a allumé ma flamme culturelle? Qui donc est responsable pour cette somme faramineuse que je dépense en littérature et en théâtre chaque année? J’ai beau chercher et je ne trouve pas. Il n’y a pas de prof qu’une de tes recherchistes pourrait appeler, Émilie, et qu’on aurait au bout du fil pour me voler quelques larmes. Personne. Je conclus qu’ado, j’étais un imperméable : bleu d’un côté et jaune de l’autre. Le désir de transmission perlait sur moi comme sur le dos d’un bon vieux Helly Hansen. Entendez-moi bien : je ne dis pas qu’aucun prof n’a jamais essayé. Je les vois, avec du recul, celles qui auraient pu être un phare. Je vous vois : Paule, qui a voulu m’initier à Michel Tremblay, Stéphanie qui a tenté de m’inscrire à la dictée PGL et que j’ai solidement revirée de bord. Et celle, dont j’oublie le nom, qui m’a fait lire Agota Kristof au St. Lawrence College. I see you, celle-dont-j’oublie-le-nom. 

Mais, non : je n’étais pas ouverte à la culture. Je n’étais pas une fillette intello à lunettes qu’on aurait pu caster dans un film de Wes Anderson. J’étais une ado, mal dans sa peau, qui se concentrait sur l’extérieur. Mais le manque de culture, ça crée un vide. Le mien était immense. Après un détour par la psycho-pop (Les quatre accords toltèques, L’art du bonheur, Le piège du bonheur, Le chemin le moins fréquenté, Le pouvoir du moment présent, sans oublier Mettre en pratique Le pouvoir du moment présent), j’ai finalement osé la littérature. Mais je partais de loin. Eh la la. Je partais de tellement loin que quand j’ai voulu m’initier à Dany Laferrière et qu’une amie m’a recommandé un titre, je me suis présentée à la librairie et j’ai demandé : « Bonjour, est-ce que vous avez Comment faire l’amour à un aigle de Dany Laferrière? ». Oui, oui, un ai-gle : l’oiseau de proie. Le libraire a été ben smath de ne pas m’envoyer dans le rayon de l’ornithologie.

Devant la découverte de mon inculture, je me suis posé la question « À qui la faute? ». Est-ce celle de mon école secondaire, qui n’était pas la plus haute dans le classement du magazine l’Actualité? Il y a d’ailleurs un moment dans ma vie où j’ai réalisé que beau-coup des artistes que j’admirais avaient étudié à Brébeuf ou à FACE. Un ami brébeufien m’a rapporté que les profs leur disaient qu’ils étaient « la crème de la crème de la société ». Si je n’étais pas « la crème de la crème », j’étais quoi? La crème qui a mal tourné?

Mais non, je n’allais quand même pas pointer du doigt mon école. J’ai décidé de rejeter le blâme sur mes parents. J’ai écouté le segment de cette émission « La culture en famille ». J’ai écouté les Barbeau-Lavalette, les Lépine-Blondeau, les Proulx-Cloutier. Et j’ai été pétrifiée par le fossé culturel qui séparait nos clans. Par jalousie, j’ai commencé à appeler ces gens de grand talent des nepo-babies, un terme popularisé par le New York Magazine pour désigner ceux et celles dont la carrière a bénéficié du statut de leurs parents – de la culture de leurs parents dans ce cas-ci. Parce que c’est leur culture que j’enviais. J’en ai voulu à mon père, à ma mère. Pourquoi ne m’avaient-ils pas initiée à Tarkovski eux aussi? Pourquoi ne m’avaient-ils pas mis Prévert entre les mains à huit ans, comme certains invités de la radio d’État?

J’ai fini par me défâcher contre mes géniteurs. J’ai pris le temps de regarder d’où je venais, d’où ils venaient, eux. D’un milieu plus rural. De la classe moyenne. De familles nombreuses où on n’avait pas le temps de « jouer à la culture ». J’ai entendu Fabien Cloutier dire à ce micro « Je viens d’ailleurs ». Moi aussi « je viens d’ailleurs ». J’ai été élevée en partie par une mère monoparentale dans un parc de maisons mobiles, Eminem style. Mais je ne faisais pas pitié : j’avais la plus coquette des maisons. Les autres étaient beiges, la nôtre était bleue. Bleu ciel. Bleu espoir. Je suis un peu Jenny from the block, dans le fond.

Alors à toutes celles et ceux qui ont un immense vide intérieur à combler, comme ce fut le cas pour moi. À toutes celles et ceux qui se sentent parfois intimidé.es devant le bagage culturel des invité.es de la radio d’État. Bref, à toutes celles et ceux qui se sentent incultes. Sachez qu’il restera toujours un bon moment pour se remplir de culture. Comme dirait un Grand, qui n’a pas encore écrit sur les aigles : il restera toujours la culture.

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Comme la fois où j’ai pensé que mon fils avait une mauvaise âme.

C’est vers l’âge de deux ans et demi que mon fils, jusqu’ici doux et contemplatif, est devenu subitement intense. Mais vrai-ment intense. Tout et son contraire déclenchaient chez lui des colères : le bruit du moulin à café, le soleil (oui, oui : juste le soleil – un enfant qui n’aime pas le beau temps), se faire toucher par des mains mouillées, une doudou trop chaude (qu’on devait mettre au congélateur), un bain pas assez froid (lire ici glacial), et à chaque nouvelle paire de chaussettes, chaussures, manteaux, tuques, cache-cous, etc. (parce qu’on achetait dorénavant tout en paires pour se donner plus d’options). 

On ne pouvait pas non plus ouvrir la porte du réfrigérateur sans déclencher chez lui un réel réflexe nauséeux. BROUAAAAAAH! (J’exagère même pas.) L’heure des repas, déjà difficile pour les jeunes papilles, ne nous épargnait pas non plus. Il raffolait du Kraft Diner, mais on devait faire bien attention à notre dosage poudre-lait-beurre et ne jamais oser lui en servir un restant. Il aimait les croquettes de poulet en forme d’animaux de la marque St-Hubert, mais pas les croquettes de poulet en forme d’animaux de la marque Sélection (les Pouletosaure). Bref, la fine bouche de monsieur ne nous donnait pas grand répit.

Outre ses petits TOC physiques, ce qu’on trouvait le plus pénible, voire le plus déroutant, était son tempérament chialeux. On ne comprenait pas comment – avec deux parents si positifs, si hop la vie, si « verre à moitié plein » – cet enfant pouvait être autant grincheux. Déjà, au réveil, les premiers sons qui sortaient de sa bouche étaient des lamentations. Inhhhhhhhhhhhhhh. Être heureux, c’est pourtant une décision qui se prend chaque matin, non? (n’essayez jamais de dire ça à un deux ans et demi, je confirme que c’est vain). Notre rabat-joie ne voulait jamais rien faire, jamais s’habiller, jamais sortir de la maison et il grognait après nos invité.es quand on se risquait à recevoir.

Je me souviens d’une visite de mes beaux-parents. Ils avaient fait un aller-retour Sherbrooke-Montréal pour le voir et leur passage n’avait été qu’une interminable crise. Je me souviens de l’inquiétude dans leur regard. De leurs yeux qui disaient « Il n’est pas normal. Il y a quelque chose qui cloche chez lui, c’est sûr. » J’en étais presque venue à le croire moi aussi.
– Peut-être qu’il a une mauvaise âme ou un genre de mal de vivre?, avais-je émis comme hypothèse à mon amoureux.
– J’sais pas, mais ostie que nos weekend c’est d’la marde en ce moment, qu’il m’avait répondu, particulièrement déprimé cette journée-là.
C’est vrai que l’ambiance à la maison était devenue très ordinaire. On marchait sur des œufs et il n’y avait pas beaucoup de place pour le plaisir. Quand il était en crise – soit 80 % du temps – notre fils n’acceptait ni qu’on le touche, ni qu’on le réconforte; il fallait attendre que ça passe. 

Après avoir googlé ses symptômes (« doudou congélateur pouletosaure crise »), j’ai rapidement découvert qu’il était hypersensible, soit que ses cinq sens captaient les stimuli de son environnement de manière plus prononcée et plus rapide que la moyenne. Comme si son cerveau n’arrivait pas à tout filtrer. Résultat : il était vite submergé par des trop-pleins d’émotions, de bruits, d’odeurs, de textures, de saveurs, etc. Notre petit sensible était constamment heurté par la vie – par son intensité – et n’avait pas la maturité ni les mots pour nous le communiquer. Et je le dis haut et fort : il n’y avait rien qui « clochait » chez lui – l’hypersensibilité n’étant pas un trouble du DSM-5, mais bien un fonctionnement neuroatypique partagé par au moins 15 à 20 % de la population.

Pour mieux l’accompagner, je me suis alors mise à lire tout ce que je trouvais sur le sujet. C’est là que j’ai découvert les nombreuses forces des hypersensibles, comme leur sens de l’observation, leur empathie et leur intuition, en plus de leurs sens aiguisés qui pourront un jour leur servir dans leurs loisirs et leur profession. En écrivant Lucien supersensible, un album illustré par la talentueuse Anne-Julie Dudemaine, j’ai voulu dédramatiser les irritants liés à l’hypersensibilité avec humour (l’humour étant ce qui fonctionne le mieux pour sortir mon fils de ses crises) et les transformer en points positifs. Pour que les enfants sensibles de ce monde se reconnaissent et se sentent valorisé.es. Quand je l’ai lu à mon garçon de maintenant six ans, la première fois, j’ai vu ses petits yeux s’illuminer : « Maman, c’est comme moi! » Oui, mon cœur, c’est comme toi. Embrasse ta sensibilité. Apprivoise tes superpouvoirs. Car le monde en a bien besoin.

Lucien supersensible

Mon fils n’a pas une mauvaise âme, il a la plus belle âme qui soit. C’est un garçon profond, doux, curieux, empathique, hyperconscient du monde qui l’entoure, parfois apeuré par sa complexité aussi – je dois avouer que je le comprends. Parce qu’on ne va pas se mentir : l’hypersensibilité serait en partie génétique. Et en y repensant bien, mon fils n’est pas tombé très loin de l’arbre. Moi non plus je ne ne trippe pas tant sur les Pouletosaure.

Quelques ressources qui m’ont aidée : 
Mon enfant est hautement sensible de la psychologue et chercheure Elaine Aron.
Mon enfant est hyper de la neuropsy Cathy Assenheim.
– Les mini-formations des spécialistes de Coeur en tête.
– Une évaluation sensorielle en ergothérapie.
– Du coaching parental avec une psychologue pour enfant.

Lucien supersensible est publié chez Québec Amérique sous la direction littéraire de Stéphanie Durand.

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Comme la fois où j’ai décidé d’assumer mes cheveux blancs.

« Ark, un cheveu blanc » – c’est la phrase d’une collègue, début trentaine, à la vue de son reflet dans l’ascenseur, aka le Palais des glaces, du Balfour rue Saint-Laurent. Cette phrase si souvent entendue de la bouche de femmes de mon entourage. Cette phrase que j’ai moi-même prononcée.

Au début, on les arrache. Et puis très vite on se rend compte qu’en repoussant, ça fait l’effet porc-épic : t’as encore des cheveux blancs, mais plus courts – une petite couronne piquante. Alors tu décides de les teindre. Pour toujours. Ou jusqu’à ce que tu aies des petits-enfants ou du moins que tu sois assez vieille pour arborer le parfait chignon de Grand-Mère dans les Passe-Partout OG. 

Perso, j’ai arrêté de me teindre pour plusieurs raisons : je trouvais ça looooooong; je trouvais ça cheeeeeer; je trouvais ça jamais de la bonne couleur. 

Perso, j’ai arrêté de me teindre pour une raison. Un événement, plutôt. Enceinte jusqu’au cou, j’ai voulu faire teindre ma repousse, question d’être belle pour l’arrivée du bébé. Je me suis donc rendue chez mon coiffeur cool & cher, qui n’est pas David D’Amours, mais presque. Alors que j’attendais que la teinture pogne avec mon gros ventre et ma face de rétention d’eau, Simon-Olivier Fecteau est entré dans le salon et s’est assis sur la chaise voisine pour « une p’tite coupe ». On se connaît un peu; à mon grand désarroi, il m’a reconnu malgré ma racine bien beurrée et ma cape gothique. « Salut Beetlejuice! », qu’il m’a dit. (Ben non, il ne m’a pas dit ça. Il m’a juste salué poliment.) Et pendant qu’il balayait son crâne de la main pour expliquer au Cool & Cher les subtilités de son cuir chevelu, je l’ai observé du coin de l’œil. J’ai remarqué ses cheveux blancs. Et je me suis dit que c’était don’ beau, un homme grisonnant. Que ça avait don’ l’air viril. Sexy. Confiant. Que ça avait don’ l’air de faire beaucoup d’argent. Et c’est là que ça m’a frappé, le double standard. Là que je me suis sentie ridicule et humiliée. Humiliée d’essayer d’avoir l’air jeune devant ce Silver Fox qui, lui, s’assumait.

Ça m’a aussi fait repenser à mon père, qui flashait sa tignasse argentée dans les petites annonces du Soleil : Homme, 55 ans, 5’ 8, cheveux poivre et sel, cherche femme, active, proportionnelle à sa taille (ouin…), amante de la nature, pour taquiner la truite et voir où ça peut nous mener.

Bref, c’est après avoir vu en vrai une chevelure connue que j’ai dit Bye Bye à la teinture. À 38 ans, je faisais déjà une grossesse gériatrique selon le jargon médical, aussi bien jouer mon rôle jusqu’au bout.

Au début, mon coiffeur a un peu tenté de m’en dissuader.
—Si tu veux, je pourrais te mettre un shampoing-teinture à la place. Ça va avoir l’air super naturel.
—Non merci. 
—Ça va se mélanger à tes cheveux pis s’estomper tout doucement.
—Non merci. 
La visite suivante, il m’a offert des produits pour « cheveux matures ». Bon… je ne suis quand même pas rendu au shampoing bleu.

Dans les premiers temps, j’ai souvent ressenti le besoin de dire que j’assumais complètement mes cheveux blancs. (On pourrait même ajouter le besoin de l’écrire.) Comme pour souligner que ce n’était pas par négligence, mais vraiment par choix, oui, oui. Comme pour me convaincre moi-même, quoi.

Il faut dire que dans mon entourage, à part Marie Laberge et Cruella, je n’avais pas grand modèle féminin qui ne cherchait pas à dissimuler sa canitie (le terme officiel pour le « blanchissement des cheveux et des poils qui apparaît avec l’âge »). Au contraire, ma tante Huguette, propriétaire du salon Huguette Coiffure – jadis une institution dans le quartier Duberger-Les Saules – m’avait même réitéré combien cheveux colorés rime avec femme distinguée. À 80 ans, récemment déménagée dans une résidence pour aîné.e.s autonomes, elle me vantait les charmes de l’endroit.
— C’est beau, ça a l’air d’un hôtel… mais oh mon Dieu les têtes blanches. Franchement, t’es à l’hôtel, tsé : tu te forces!

Dans tout ce discours, ce qui m’irrite, c’est surtout le double standard. De façon similaire, quand je révèle aux gens que mon chum a 6 ans et demi de moins que moi (6 et demi, Chéri, pas 7), on me qualifie toujours de cougar. Ça se veut taquin, bien sûr. Mais je ne pense pas que Simon-Olivier Fecteau se fasse taquiner et traiter de Sugar Daddy si jamais sa blonde est un peu plus jeune que lui (aucune idée si c’est le cas).

Alors voilà, je ne dis pas qu’il faut que TOUTES les femmes embrassent leurs cheveux blancs. Je ne dis pas non plus que c’est superficiel de se teindre et que jamais plus je ne le ferai (le retour des mèches auburns pourrait facilement me convaincre). Je dis juste qu’il faut arrêter de les démoniser d’emblée, de dire à tout coup « ark, un cheveu blanc » et de trouver ça anormal, une femme qui vieillit.

Les mentalités changent tranquillement. Sur le tapis rouge de Cannes l’an dernier, Jodie Foster, Caroline de Monaco et Andie MacDowell ont dévoilé leurs cheveux blancs et j’ai trouvé ça rafraîchissant. De mon côté, je pense envoyer ceci au Soleil : Femme, 40 ans, 5’ 6, cheveux poivre et sel, cherche juste un peu d’ouverture d’esprit pour voir où ça peut nous mener.✌🏻

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Comme la fois où j’ai fait des jokes transphobes.

12 août 2020. La journée « J’achète un livre québécois ». Des gens me taguent sur Instagram pour me signifier qu’ils ont acheté mon roman On peut-tu rester amis. Je partage leur publication dans ma story, mi-fière, mi-anxieuse de gosser tout le monde avec ça. Un autre point rouge apparaît dans le bas de mon écran : je suis taguée de nouveau. Pour mon recueil « Comme la fois où », cette fois. Malaise. Je me verse un verre de vin nature, ouvert la veille, déjà fatigué, je m’approche de ma bibliothèque de brocante (j’avais jadis eu la brillante idée d’empiler des boîtes de pommes pour y exhiber mes livres – ouin), j’agrippe le joli objet corail fluo dont le design a été fait par la super Marie-Pier Gilbert (salut MP !) et je me relis. Ouch.

Un peu de mise en contexte avant de continuer. 2011 : célibataire anxieuse en peine d’amour, je me pars un WordPress où je raconte des tranches de vie pour me changer les idées et recevoir de petites tapes dans le dos à l’occasion. Ce laboratoire d’écriture m’aide à passer de conseillère à conceptrice-rédactrice à l’agence où je travaille, un mouvement latéral nécessaire dans mon cas. 2015 : j’invite des auteur.trices que j’admire à composer leur propre « Comme la fois » dans le but d’en publier un recueil papier. Des Fanny Britt, des Simon Boulerice, pour ne nommer que ceux-là. Le tout codirigé avec mon amie que j’admire, Geneviève Jannelle.

Image recueil Comme la fois

Retour au 12 août 2020 : je relis mon récit, avec mon verre oxydé, devant ma bibliothèque de brocante. J’y raconte l’épilation à l’électrolyse de ma lèvre supérieure à l’adolescence, une expérience traumatisante pour moi. Je relis mon récit, donc, et je n’en reviens pas : des jokes transphobes, une de femme à barbe, du poils shaming (je m’excuse @maipoils), c’est à peine si je n’ai pas essayé de puncher sur la moustache à Manon Massé. J’ai honte. Déjà le titre, ça part mal : « Comme la fois où ma tante m’a offert un changement de sexe ». Je demande à mon chum de le relire à son tour pour voir si c’est moi qui exagère. Son constat n’est pas mieux : « Ouin… c’est rough. Si jamais tu te lances en politique, c’est sûr que ça va te rattraper. C’est ton blackface à toi. »

– Faque t’es en train de me dire que je pourrai pas être colistière de AOC en 2024 ?

– Entre autres pour cette raison-là, oui.

Mais mais mais. Mais qu’est-ce qui s’est passé en cinq ans ? J’ai changé ? La société a changé ? Heureusement, me direz-vous. Mais aussi : qu’est-ce que j’ai voulu communiquer au juste à travers cette histoire-là ? La pression sociale ? Le dictat de la mode féminine de devoir ressembler à une enfant prépubère toute sa vie ? Le bullying de polyvalente ? Le désir d’être comme tout le monde à l’adolescence ? La peur de ne jamais être aimée ? Simplement me libérer d’un secret ?

Le lendemain de la lecture fatidique, je suis déprimée, déçue de moi. Je texte un ami qui a lui aussi publié. Il m’avoue avoir volé son propre roman dans ma bibliothèque et dans celle de tous ses proches pour le jeter à la poubelle quand il l’a relu, quelques années plus tard. On a le droit d’être faillible, qu’il me répond. J’ai le droit d’être faillible.

Il paraît que c’est normal de renier « son œuvre » a posteriori. Woody Allen (bon, c’est peut-être pas le meilleur exemple, j’en conclue) a dit ne jamais revoir ses films. Il l’avait fait pour Manhattan et ça l’avait profondément déçu. Plus près de moi, je me souviens avoir eu la conversation avec une amie qui ne comprenait pas pourquoi quelqu’un voudrait revenir sur ce qui ne peut être changé de toute façon. Quand c’est lancé, c’est lancé, on passe à autre chose et that’s it.

Cette expérience de recueil me laisse tout de même un goût amer. Bien sûr, je suis fière des talents recrutés et de leurs récits – là n’est pas la question. Ma déception se situe plus au niveau personnel. Une suite de petites égratignures qui se sont succédées. Mon éditeur qui a oublié mon nom au lancement quand est venu le moment de me présenter. Bon, une mini peine d’égo, on s’en remet. Ma passe pour le Salon du livre de Montréal, où on pouvait lire « Marie-Eve Leclerc-Doyon ». On ne va pas capoter pour quelques lettres de trop et une manquante, hein ? Le sentiment que mon histoire avait déçu mon entourage, malgré quelques félicitations (forcées ?). Ma sœur et une bonne amie qui m’ont avoué, sans s’être concertées, qu’il leur semblait que mon texte était moins bon qu’à l’habitude. L’éditeur qui nous a dit : « Avec le line-up de noms qu’on avait là-dedans, on s’attendait à des meilleures ventes ». Un best-seller au Québec, c’est 3000 copies vendues. Si ma mémoire est bonne, on était environ à la moitié. Tout ça additionné à ma relecture du 12 août et à mon constat que je n’étais donc ben pas woke et sensible à la diversité, en 2015.

Bon. OK. À part peut-être une conférence au Fail Camp, je fais quoi de tout ça ? Être bienveillante envers moi-même ? (Ce qu’une psy me conseillerait probablement.)

Je me rappelle avoir croisé Amir Kadhir au Salon du livre de Montréal, dans la file pour les accréditations. Il m’avait demandé. « Êtes-vous une auteure ? »

– Oui, que j’avais répondu, fière. Vous aussi ?

– Ah, non. Moi j’ai seulement participé à un recueil.

Et c’est peut-être ça la réponse : j’ai seulement participé à un recueil. Faut que j’en revienne.

J’y vois quand même une occasion de me questionner sur mes biais idéologiques. De me rappeler ce brainstorm auquel j’avais pris part pour une marque de restauration rapide. De cette idée que j’avais lancée sans trop l’analyser (WARNING : on se rappelle que dans un brainstorm, il n’y a pas de mauvaises idées) : « On pourrait créer un hot-dog trans. Ce serait un hot-dog fait à partir d’une saucisse de pogo. Parce que le pogo, dans le fond, toute sa vie, il savait qu’il était un hot-dog. » Quelques collègues avaient ri. Pas C. Plus jeune, plus près de la communauté trans, il s’était indigné : « C’est tellement de mauvais goût ». Je n’avais pas compris sa réaction sur le coup.

– On a juste à donner X % des ventes à un organisme trans.

– C’est pas ça le problème. Tu les compares à un pogo. C’est super réducteur de leur combat. C’est à la limite transphobe.

– Ben voyons, je suis pas transphobe.

– C’est pas parce que t’as vu Laurence Anyways que t’es pas transphobe.

Alors avec du recul, oui, mon « Comme la fois » manque de délicatesse, de maturité, en plus d’être ponctué de tentatives maladroites de puncher à tout prix. Bref, mille excuses : je suis coupable de transphobie et de pilophobie (j’ai vérifié, le mot juste est trichophobie : peur des poils et des cheveux). Je vais tâcher d’être meilleure. Mon récit, dans le fond, c’est comme un vin qui a mal vieilli. Mais en très peu de temps. Mon récit, dans le fond, c’est un vin nature.

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Comme la fois où Comme la fois est devenu un recueil.

Le recueil Comme la fois, c’est mon amie Geneviève Jannelle qui en a eu l’idée :

GENEVIÈVE : Eille Marie, c’est pas pire ton affaire de blogue là… « Comme la fois », tu devrais en faire un recueil.

MOI : Ah, tu penses ?

GENEVIÈVE : Oui oui, y’a quelque chose là. Je peux même t’aider à approcher les auteurs, si tu veux.

MOI : Les auteurs ?

GENEVIÈVE : Ben pour écrire dans le recueil.

MOI : Ah, faque ce serait pas juste mes textes ?

GENEVIÈVE : Ben… je pense que ça pourrait être intéressant d’avoir plusieurs plumes, tu trouves pas ?

MOI : Oui oui…

GENEVIÈVE : …

MOI : Mais moi, j’écrirais-tu dans le recueil ?

GENEVIÈVE : Ben oui, t’aurais ton texte.

MOI : Ah. Mon texte. Juste un.

GENEVIÈVE : …

MOI : Pis t’es sûre que ce serait pas plus le fun si c’était juste mes textes?

GENEVIÈVE : Euh… t’écris bien Marie là, mais t’es pas ben ben connue, pis y’a pas mal juste ta mère qui lit ton blogue.

MOI : Ben j’ai eu au moins 35 « like » sur mon dernier texte.

GENEVIÈVE : Si tu le dis.

MOI : …

GENEVIÈVE : …

MOI : OK mais si j’embarque, je vais-tu pouvoir avoir mon texte en premier dans le recueil, au moins ?

GENEVIÈVE : Ben oui.

MOI : Pis ma face en gros sur la couverture ?

GENEVIÈVE : Ben non.
CLF
***
Comme la fois – VLB Éditeur
En librairie.

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Comme la fois où mon ex m’a trahie.

Il s’appelait Billy (nom fictif). On s’était frenché dans un McDo entre deux bouchées de Big Mac. Mon premier french. C’était le spécial 2 pour 1 sur les Big Mac. On s’est pris un spécial chacun.

Mais Billy, c’était un peu un bad boy. Il se faisait souvent renvoyer de l’école. Je me souviens d’une fois où il s’était battu contre Nike (vrai surnom). Le pauvre était étendu dans le corridor et se faisait rouer de coups de poing, sans broncher. Ça lui apprendra à s’habiller en Nike de la tête aux pieds.

Bien entendu, je n’approuvais pas le comportement de Bill’. J’étais pourtant convaincue que je pouvais le sauver. J’avais l’impression d’être la seule à comprendre sa rage intérieure. Et bon, on s’aimait. Il m’avait emprunté ma calculatrice scientifique pour un examen. Quand il me l’a remise, il était écrit JE T’AIME sur l’écran. Pas SOLEIL là, JE T’AIME. Ça ne ment pas ça.

Comme plusieurs gars en 1997, Billy avait les cheveux rasés. Quand je passais mes doigts sur son crâne, c’était super doux. Mais il trouvait que je le flattais trop, justement. «J’suis pas un chien.», qu’il m’a dit une bonne fois. Première chicane de couple.

Et puis un beau jour, il m’a laissée. Au téléphone à part de ça. «Avec mon ex c’était 8/10, qu’il m’a dit, avec toi c’est à peu près 6/10.» Ça faisait une semaine qu’on sortait ensemble; j’ai pris toute l’année scolaire à m’en remettre. Surtout qu’après, il est sorti avec la belle Nadine. Nadine: la fille la plus grande et mince de toute l’école secondaire Les Etchemins. Probablement un ange de Victoria’s Secret aujourd’hui. À côté d’elle, j’avais l’air d’une petite boulotte.

Heureusement pour moi, leur relation n’a pas duré très longtemps. De sorte que quand j’ai organisé un party chez mon père, quelques mois plus tard, j’ai pu inviter Billy. J’ai tellement prié pour qu’il vienne. Toute la soirée, j’ai regardé la porte d’entrée du coin de l’œil en faisant semblant d’écouter les conversations. J’avais pris une heure et demie à me raidir les cheveux au lieu d’une heure ce matin-là. Enfin, il est arrivé.

Je lui ai d’abord offert un verre. Quand j’ai ouvert l’armoire à verres, il a pointé l’une des quatre coupes dorées qui trônaient sur la tablette des invités et m’a demandé si c’était du vrai or. J’ai pris ladite coupe dans mes mains, un genre de Saint Graal qui goûtait le métal quand on y buvait du jus de raisins, et j’ai répondu que oui, juste pour flasher.

Le restant de la soirée a été OK. On a un peu jasé, mais Billy ne m’a pas embrassée. Même pas dans le noir, quand l’un de mes invités a accroché les breakers du sous-sol et que l’électricité a été coupée pendant quelques minutes. Ce n’est que le lendemain que je me suis rendue compte qu’il nous manquait des choses: un livret de talons de chèques, un coupe-papier, un Saint Graal.

Mon père était bien triste: il ne pouvait plus ouvrir ses lettres. Il m’a dit que c’était à moi de décider si je voulais faire une plainte à la police ou non. J’ai pris deux jours pour y réfléchir. Ça m’a finalement pris tout mon courage pour me rendre au poste de Saint-Romuald : je m’en allais trahir celui que j’aimais.

J’ai raconté mon histoire à un policier qui m’a fait remplir des papiers. Il a froncé les sourcils en lisant l’adresse du lieu du crime. J’ai dû lui expliquer que l’infraction s’était passée chez mon père, sur la Rive-Nord, mais que là, j’étais chez ma mère, sur la Rive-Sud. Il a aussitôt déchiré le constat d’un air agacé. Si je voulais encore porter plainte, je devais me rendre au poste de quartier le plus proche de chez mon père et tout recommencer. Stooler Billy une deuxième fois. Pas question qu’ils se parlent entre postes. J’ai laissé faire, bien trop compliqué.

Fuck les parents divorcés.

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Comme la fois où j’ai rencontré Charlie.

J’ai toujours été jalouse des filles qui avaient la capacité de s’émerveiller devant un petit animal. Je parle de ce visage qui s’illumine, de ces cris aigus qui se permettent une sortie et de ses mains qui vont dans tous les sens à la vue de ladite bête. J’ai toujours été jalouse de ces filles. Je l’ai dit à mon amie Marilou.

–  Marilou, j’suis jalouse des filles qui ont la capacité de s’émerveiller devant un p’tit animal. J’ai l’impression de manquer quelque chose.

–  Ben voyons Marie. Toi tu t’émerveilles devant autre chose, c’est tout.

–  Devant quoi par exemple ?

–  Bon, ça m’vient pas là là. Mais c’est sûr qu’y a quelque chose.

Je n’étais pas convaincue. Je me suis pratiquée avec mon aspirateur. Je me suis promenée chez moi et j’ai lâché des hiiiiiiiiiiiii, des onhhhhhhh, et des ahhhhhhh à la vue de l’aspirateur. Rien à faire : il me regardait, stoïque et peu convaincu. J’ai demandé à ma coloc de le cacher dans une pièce pour créer l’effet de surprise. Pas vraiment mieux. Je n’arrivais pas à recréer l’émotion recherchée. J’ai mis un miroir derrière l’aspirateur et y suis allée de mon meilleur « C’est à qui le beau pitou, hein ? C’est à qui ? ». Toujours rien. J’avais beau chercher très loin les étincelles dans mes yeux, je ne les trouvais pas. J’avais les yeux mats.

J’ai abandonné le projet animalier jusqu’à l’automne dernier. Une amie abritait alors chez elle des bébés chats qui avait été abandonnés par leur mère. Et elle me cassait sans cesse la tête avec ses bébés chats. « Là on les a mis dans le bain pis ils se sont tous couchés en boule pis là machin-machin blablabla hahaha, c’était tellement cuuuuute ! » C’était l’automne, il faisait froid, je me suis dit pourquoi pas.

–  Prête-moi donc un bébé chat pour le weekend.

–  Hein ? Toi ? Un bébé chat ?

–  Ben oui. Juste pour le weekend là.

J’ai toujours le bébé chat. Il s’appelle Zoothérapie. Ou plutôt elle. Au début, entre Zoothérapie et moi, c’était l’amour fou. Elle venait me chatouiller les pieds sous les couvertures, ronronner et dormir dans mon cou. Puis, elle est devenue ingrate et indépendante. Elle a commencé à vouloir aller dehors, à préférer ses amis, à ne plus rentrer coucher. J’ai alors cru bon de lui rappeler ses origines pour tenter de rééquilibrer le pouvoir.

« Demande-toi pas pourquoi ta mère t’a abandonnée. Ben oui, elle t’a ABANDONNÉE ta mère. Reviens-en là. Compte toi déjà chanceuse qu’elle t’ait pas mangée. À l’heure qu’il est de toute façon, elle doit être MORTE. Oui oui, MORTE. Faque y te reste juste moi maintenant, tu devrais faire attention. »

Mes menaces n’ont rien changé. Et j’ai peu à peu lâché prise sur Zoothérapie. Puis, Charlie est arrivée dans ma vie. Charlie, c’est un gentil teckel noir à poil court avec des oreilles en pleurote. Et c’est officiellement l’être le plus heureux que je connaisse. Avec Charlie, chaque jour est Noël, chaque promenade est la plus belle chose qui lui soit arrivée, chaque repas est son mets préféré. Hein ? Tu manges des pâtes ? Mais ça tombe bien, J’ADORE ça les pâtes moi !

Charlie est l’être le plus heureux que je connaisse, mais aussi le plus faible. C’est une dépendante affective qui a toujours besoin d’être sur tes genoux, le museau caché dans l’une de tes articulations, à la recherche d’un peu de chaleur humaine. Quand elle te voit mettre tes souliers pour aller travailler, elle commence à trembler et te regarde avec ses petits yeux de Pierrot triste. Je t’en prie ne m’abandonne pas. Je t’en prie ne m’abandonne pas. J’ai pas vraiment fait pipi sur la moquette. Juste quelques gouttes. Des petites gouttes cutes là. Comme moi !  Oui, Charlie est faible, vraiment faible : elle a peur de son ombre, mange ses émotions et ferait n’importe quoi pour être aimée. À côté d’elle, j’ai l’air d’une vieille âme. Elle me fait sentir forte et en indépendante. Elle me fait sentir en contrôle. Elle me fait sentir importante. C’est qu’elle a tant besoin de moi. En fait, Charlie me donne du pouvoir. Elle me donne envie de porter les culottes, elle me donne envie de brasser la cabane, elle me donne envie de porter un foulard à l’intérieur. Charlie me donne envie d’écrire en majuscules ET DE CRIER « C’EST À QUI LE BEAU PITOU, HEIN ? C’EST À QUI ? »

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