C’était en juillet 2022. J’allais rencontrer Julien Poulin pour la première fois pour le travail. Mon ami Louis et moi avions roulé jusqu’à cette Sainte-Femme, puis tourné à gauche sur une route de gravol qui monte qui descend qui monte qui descend. Le chalet de Julien était celui derrière le gros hydrangeas. « La Cachette » – c’est comme ça qu’il appelait son havre de paix. Dans les années 80, pourtant, même La Cachette n’avait pas été assez cachée quand des hordes de curieux s’y étaient rués pour espérer les voir, lui et Marie Eykel. Car, oui, pendant plus de 20 ans ces deux-là ont formé un couple. Elvis Gratton. Sortait. Avec. Passe-Partout. Je ne pense pas en revenir un jour. Lorsque des voitures bondées passaient devant chez eux tel un Hollywood Celebrity Bus Tour, Marie s’accroupissait et se faisait toute petite derrière la corde de bois pour ne pas que soit piétiné ce qu’il lui restait d’intimité.
Quand on est arrivés chez Julien cette journée-là, Marie était déjà là – elle avait offert de jouer l’intermédiaire et de nous le présenter. Je m’imaginais rencontrer un homme extraverti qui parle fort et rit gras. Je m’imaginais Bob Gratton. Il faut dire que la veille, pour mieux me préparer, j’avais réécouter Elvis Gratton : Le king des kings. Comme si j’avais peur qu’il y ait un quizz auquel il faudrait peut-être répondre. Contrairement à mes cousins, je ne connaissais pas toutes les répliques par cœur.
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Complétez la phrase :
J’ai un garage, un ____ garage.
Parce qu’eux autres, ils l’ont l’affaire, les __________.
Linda, c’est _______. C’pour le voyage à Lâs Vegâs.
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Julien n’était pas Bob. Loin de là. Il était farceur comme lui, mais la ressemblance n’allait pas plus loin. Ce qui m’avait le plus frappé, outre sa gentillesse, c’était sa grande vulnérabilité. J’ai un faible pour les gens incapables de cacher leurs vraies émotions. Julien n’avait plus aucune pelure d’oignon. Bien sûr, je l’avais sur-le-champ diagnostiqué hypersensible. Julien supersensible.
Louis et moi avions tout de suite remarqué le regard tendre et admiratif que Julien portait à Marie, même après toutes ces années. Ça avait beau faire plus de 35 ans que le couple s’était séparé, une autre forme d’amour subsistait, c’en était touchant. Un hypersensible qui était resté ami avec son ex, donc : clairement, Julien Poulin et moi avions des atomes crochus.
On a ri aux larmes lorsqu’ils nous ont raconté leur époque Grotowski, celle où ils suivaient les enseignements du grand maître du théâtre expérimental. Un théâtre puriste, dépouillé de costumes et de décors, où le corps de l’interprète remplace tout artifice.
JULIEN : C’était n’importe quoi : on traînait des roches pis on se roulait dans’ bouette. Tout-nus à part ça!
MARIE : Voyons, Julien. Y’avait quand même du bon dans sa démarche…
JULIEN : C’était d’la marde.
Je suis repartie chez moi avec un bouquet d’hydrangeas. Je les ai fait sécher. On ne jette pas un bouquet donné par Julien Poulin.

J’ai réussi à retrouver mon chemin jusqu’à La Cachette quelques mois plus tard. Seule, cette fois. Mon nouvel ami m’avait invitée à dîner. Il m’a téléphoné quelques jours avant afin de s’assurer que j’aimais bien le saumon. Ce petit geste banal en apparence résume en soi Julien. Pour le remercier de son hospitalité, je lui avais apporté une canne de sirop de la cabane à sucre de mes cousins. Il m’appellerait, la semaine suivante, pour me dire que c’était le meilleur sirop qu’il n’avait jamais goûté de sa vie. Mes cousins s’en pincent encore.
On a jasé de plein de choses autour de ce poisson. On a entre autres jasé de ses déprimes hivernales et de son amour pour la Symphonie no 2 de Mahler, « Résurrection », qu’il écoutait en boucle au printemps en ouvrant les fenêtres et la valve de ses larmes. « C’est beau à en pleurer », une expression que j’utiliserai en sa mémoire. On allait vite dans le deep, lui et moi. Il m’est déjà arrivé, dans un gros party – lire ici Le Party où il fallait réussir à ce que son nom se retrouve sur la guest list – , qu’un ami me demande : « Voyons, comment ça on est en train de parler de la mort? » Je suis certaine que Julien aurait voulu parler de la mort dans un gros party avec moi.
Après le repas, il m’avait offert de visiter sa forêt. Par politesse, j’avais accepté en me demandant bien comment on allait pouvoir faire ça. Sa forme physique ne lui permettait plus une telle escapade. Ce que j’ignorais, c’est que Julien avait un garage, un p’tit garage. Il l’avait ouvert avec l’œil tannant. Ou peut-être l’étincelle de celui qui vient tout juste de passer chez Paillé Paillé. Ce n’était pas son Camion qu’il voulait me montrer, c’était sa voiturette. J’y ai grimpé et ensemble on a dévalé une pente où j’ai dû serrer les doigts. La scène était surréelle : j’étais avec Julien Poulin, en cart de golf, dans le fin fond d’un bois et il me montrait ses endroits secrets : « Là, je me baigne tout-nu… Là, je viens lire… Là, je fais des siestes. »
J’ai eu la chance de retourner à deux reprises à La Cachette. La dernière cet automne, avec Louis. Julien nous a avoué qu’il était parfois tanné que les gens l’apostrophent avec des répliques d’Elvis Gratton à l’épicerie, mais qu’en même temps, il n’était pas capable de refuser lorsqu’on lui demandait de revêtir la peau de son personnage. Comme cette fois où un homme avait pris contact avec lui : il voulait qu’il appelle son ami, plus grand fan de tous les temps de Gratton, qui était en train de perdre la vue suite à un accident. Julien lui avait téléphoné à l’hôpital : « Salut mon gars, c’est Bob Gratton. J’voulais prendre de tes nouvelles. »
J’ai réaménagé mon bureau le 4 janvier dernier. En m’aidant à déplacer les meubles, mon chum a heurté mon bouquet d’hydrangeas. « ’ttention! Ça vient de Julien Poulin. » En terminant le ménage seule, je l’ai à mon tour accroché. D’abord une fois, puis deux et trois. En aspirant les pétales tombés sur le plancher, je me suis passé la réflexion : « On dirait presque que Julien essaie de me dire quelque chose. » Le 4 janvier dernier, le king des kings est parti entouré de ses proches; j’allais l’apprendre le lendemain. J’ai aussitôt regardé le dernier courriel qu’on s’était échangé. Mes yeux sont restés longtemps sur sa réponse.
J’ai bien aimé votre visite.
Je vous aime beaucoup vous êtes mes jeunes amis.
JE VOUS AIME.
C’est comme ça qu’on devrait toujours dire au revoir à un ami.
Avec un je t’aime en lettres majuscules.
Moi aussi JE T’AIME, Julien.







