Comme la fois où j’ai fait des jokes transphobes.

12 août 2020. La journée « J’achète un livre québécois ». Des gens me taguent sur Instagram pour me signifier qu’ils ont acheté mon roman On peut-tu rester amis. Je partage leur publication dans ma story, mi-fière, mi-anxieuse de gosser tout le monde avec ça. Un autre point rouge apparaît dans le bas de mon écran : je suis taguée de nouveau. Pour mon recueil « Comme la fois où », cette fois. Malaise. Je me verse un verre de vin nature, ouvert la veille, déjà fatigué, je m’approche de ma bibliothèque de brocante (j’avais jadis eu la brillante idée d’empiler des boîtes de pommes pour y exhiber mes livres – ouin), j’agrippe le joli objet corail fluo dont le design a été fait par la super Marie-Pier Gilbert (salut MP !) et je me relis. Ouch.

Un peu de mise en contexte avant de continuer. 2011 : célibataire anxieuse en peine d’amour, je me pars un WordPress où je raconte des tranches de vie pour me changer les idées et recevoir de petites tapes dans le dos à l’occasion. Ce laboratoire d’écriture m’aide à passer de conseillère à conceptrice-rédactrice à l’agence où je travaille, un mouvement latéral nécessaire dans mon cas. 2015 : j’invite des auteur.trices que j’admire à composer leur propre « Comme la fois » dans le but d’en publier un recueil papier. Des Fanny Britt, des Simon Boulerice, pour ne nommer que ceux-là. Le tout codirigé avec mon amie que j’admire, Geneviève Jannelle.

Image recueil Comme la fois

Retour au 12 août 2020 : je relis mon récit, avec mon verre oxydé, devant ma bibliothèque de brocante. J’y raconte l’épilation à l’électrolyse de ma lèvre supérieure à l’adolescence, une expérience traumatisante pour moi. Je relis mon récit, donc, et je n’en reviens pas : des jokes transphobes, une de femme à barbe, du poils shaming (je m’excuse @maipoils), c’est à peine si je n’ai pas essayé de puncher sur la moustache à Manon Massé. J’ai honte. Déjà le titre, ça part mal : « Comme la fois où ma tante m’a offert un changement de sexe ». Je demande à mon chum de le relire à son tour pour voir si c’est moi qui exagère. Son constat n’est pas mieux : « Ouin… c’est rough. Si jamais tu te lances en politique, c’est sûr que ça va te rattraper. C’est ton blackface à toi. »

– Faque t’es en train de me dire que je pourrai pas être colistière de AOC en 2024 ?

– Entre autres pour cette raison-là, oui.

Mais mais mais. Mais qu’est-ce qui s’est passé en cinq ans ? J’ai changé ? La société a changé ? Heureusement, me direz-vous. Mais aussi : qu’est-ce que j’ai voulu communiquer au juste à travers cette histoire-là ? La pression sociale ? Le dictat de la mode féminine de devoir ressembler à une enfant prépubère toute sa vie ? Le bullying de polyvalente ? Le désir d’être comme tout le monde à l’adolescence ? La peur de ne jamais être aimée ? Simplement me libérer d’un secret ?

Le lendemain de la lecture fatidique, je suis déprimée, déçue de moi. Je texte un ami qui a lui aussi publié. Il m’avoue avoir volé son propre roman dans ma bibliothèque et dans celle de tous ses proches pour le jeter à la poubelle quand il l’a relu, quelques années plus tard. On a le droit d’être faillible, qu’il me répond. J’ai le droit d’être faillible.

Il paraît que c’est normal de renier « son œuvre » a posteriori. Woody Allen (bon, c’est peut-être pas le meilleur exemple, j’en conclue) a dit ne jamais revoir ses films. Il l’avait fait pour Manhattan et ça l’avait profondément déçu. Plus près de moi, je me souviens avoir eu la conversation avec une amie qui ne comprenait pas pourquoi quelqu’un voudrait revenir sur ce qui ne peut être changé de toute façon. Quand c’est lancé, c’est lancé, on passe à autre chose et that’s it.

Cette expérience de recueil me laisse tout de même un goût amer. Bien sûr, je suis fière des talents recrutés et de leurs récits – là n’est pas la question. Ma déception se situe plus au niveau personnel. Une suite de petites égratignures qui se sont succédées. Mon éditeur qui a oublié mon nom au lancement quand est venu le moment de me présenter. Bon, une mini peine d’égo, on s’en remet. Ma passe pour le Salon du livre de Montréal, où on pouvait lire « Marie-Eve Leclerc-Doyon ». On ne va pas capoter pour quelques lettres de trop et une manquante, hein ? Le sentiment que mon histoire avait déçu mon entourage, malgré quelques félicitations (forcées ?). Ma sœur et une bonne amie qui m’ont avoué, sans s’être concertées, qu’il leur semblait que mon texte était moins bon qu’à l’habitude. L’éditeur qui nous a dit : « Avec le line-up de noms qu’on avait là-dedans, on s’attendait à des meilleures ventes ». Un best-seller au Québec, c’est 3000 copies vendues. Si ma mémoire est bonne, on était environ à la moitié. Tout ça additionné à ma relecture du 12 août et à mon constat que je n’étais donc ben pas woke et sensible à la diversité, en 2015.

Bon. OK. À part peut-être une conférence au Fail Camp, je fais quoi de tout ça ? Être bienveillante envers moi-même ? (Ce qu’une psy me conseillerait probablement.)

Je me rappelle avoir croisé Amir Kadhir au Salon du livre de Montréal, dans la file pour les accréditations. Il m’avait demandé. « Êtes-vous une auteure ? »

– Oui, que j’avais répondu, fière. Vous aussi ?

– Ah, non. Moi j’ai seulement participé à un recueil.

Et c’est peut-être ça la réponse : j’ai seulement participé à un recueil. Faut que j’en revienne.

J’y vois quand même une occasion de me questionner sur mes biais idéologiques. De me rappeler ce brainstorm auquel j’avais pris part pour une marque de restauration rapide. De cette idée que j’avais lancée sans trop l’analyser (WARNING : on se rappelle que dans un brainstorm, il n’y a pas de mauvaises idées) : « On pourrait créer un hot-dog trans. Ce serait un hot-dog fait à partir d’une saucisse de pogo. Parce que le pogo, dans le fond, toute sa vie, il savait qu’il était un hot-dog. » Quelques collègues avaient ri. Pas C. Plus jeune, plus près de la communauté trans, il s’était indigné : « C’est tellement de mauvais goût ». Je n’avais pas compris sa réaction sur le coup.

– On a juste à donner X % des ventes à un organisme trans.

– C’est pas ça le problème. Tu les compares à un pogo. C’est super réducteur de leur combat. C’est à la limite transphobe.

– Ben voyons, je suis pas transphobe.

– C’est pas parce que t’as vu Laurence Anyways que t’es pas transphobe.

Alors avec du recul, oui, mon « Comme la fois » manque de délicatesse, de maturité, en plus d’être ponctué de tentatives maladroites de puncher à tout prix. Bref, mille excuses : je suis coupable de transphobie et de pilophobie (j’ai vérifié, le mot juste est trichophobie : peur des poils et des cheveux). Je vais tâcher d’être meilleure. Mon récit, dans le fond, c’est comme un vin qui a mal vieilli. Mais en très peu de temps. Mon récit, dans le fond, c’est un vin nature.

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