Comme la fois où j’ai fait une pluie de rires.

Quand j’ai décidé d’aller en Inde, ce n’était pas tant pour le caractère spirituel de la chose. Pas question d’astiquer le plancher d’un ashram ni d’y faire vœu de silence. Je pouvais bien promettre de ne pas parler lorsqu’il y aurait du pain naan sur la table mais c’était pas mal le seul vœu de silence dont j’étais capable. Pas très poli de parler la bouche pleine de toute façon. Malgré qu’en Inde, roter ne froisse personne alors va savoir.

Mais non, pas tant un voyage de spiritualité que ça. Pas un voyage d’où l’on revient transformé, où l’on met ensuite une vache sacrée comme fond d’écran et un namaste à même sa signature courriel. Mais quand j’ai vu la petite annonce « Yoga class for 100 Rupees per hour » sur le babillard de notre hôtel, je dois avouer que mes chakras ont un peu vibré. Faire du yoga au pays du yoga : il y avait comme quelque chose qui sonnait bien là-dedans.

Je n’ai jamais su le nom de notre maître yogi mais appelons-le Monsieur Singh, l’un des noms les plus communs de l’Inde. Ça signifie lion en sanscrit. Enchantée Monsieur Lion. Monsieur Lion n’avait que deux étudiantes : Geneviève et moi. À 100 roupies par personne, soit 2 $ chacune, il allait pouvoir arrondir sa fin de mois d’un gros 4 $. Oh yeah. Tournée de papadums pour tout le monde.

Petit homme, 5’ 4’’, cheveux grisonnants, vêtements bruns, vêtements amples, monsieur Lion devait avoir une cinquantaine d’années dans le corps dont trente comme yogi. Il portait de petites lunettes rectangulaires aux contours transparents un peu jaunis par la vie qui lui donnait un air hipster, bien malgré lui.

– We gonna do yoga today but we gonna do it real slow. Slowly slowly.

C’est dans un anglais au fort accent indien qu’il nous annonça comment aller se dérouler la séance.

– We gonna take our left arm and we gonna put it on our right feet. Slowly slowly.

Monsieur Lion nous donna ensuite chacune de ses indications d’une voix douce et articulée.

– And now, we gonna take our right arm and we gonna put it on our left feet. Slowly slowly.

En terminant toutes ses phrases par « slowly slowly ».

– Now we gonna stretch our two arms above our head. Slowly slowly. We gonna stretch more. And more. And more. Enough. ENOUGH !

Parfois, il haussait subitement le ton, comme pour réaffirmer son autorité.

– Now, if you want, we gonna do a rain.

À la fin du cours, monsieur Lion nous fit une proposition qui fut dure à refuser.

– We gonna do a rain of laugh. And we gonna do it by showing each other how happy we are. I gonna show you how happy I am and you gonna show me how happy you are and you gonna show each other too.

Je me voyais mal lui dire que je n’avais pas vraiment envie de faire une pluie de rires. Ça ne se dit comme pas.

– Hahahahahahahahahahahahahahahaha.

Et alors il commença ladite pluie.

– Hahahahahahahahahahahahahahahaha.

Je fis donc comme lui.

– Hahahahahahahahahahahahahahahaha.

Et Geneviève nous imita.

– Hahahahahahahahahahahahahahahahahahahahahahahahahahahahahahahahahahaha.

Nous avons ri pendant un bon quatre minutes à se regarder les trois dans le blanc des dents. Un rire forcé qui finissait par être vrai. Un rire contagieux. Un rire qui réussissait toujours à trouver son deuxième souffle. Un rire qui décrochait de son rôle de temps en temps, juste parce qu’il avait trop conscience d’être en train de rire. Il devenait alors plus vrai, plus naturel. À un certain moment, je ne savais même plus pourquoi je riais. Je ne savais plus si c’était parce que je me trouvais ridicule, ou parce que le rire de monsieur Lion me faisait rire ou simplement pour alimenter la pluie. Mais bon, j’ai ri comme si c’était ma job et ça ne m’a coûté que 2 $.

Je ne suis pas maître yogi mais je pense avoir un certain don pour la pluie de rires alors je me propose de l’enseigner gratuitement à quiconque a un lundi pluvieux. Pour les plus récalcitrants, je vous promets qu’on va faire ça tout en douceur. On va y aller, slowly slowly.

Namaste.

– Maître Leclerc-Lion

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