Comme la fois où j’ai commencé l’année du bon pied. – La suite.

451px-Hospital_signJe n’ai malheureusement aucun ami médecin, mais quand il est question de savoir si je devrais en consulter un pour ma blessure à la cheville, tous mes amis ont leur mot à dire.

« C’est juste une entorse. Ils peuvent rien faire à l’hôpital. Ils vont juste te dire de mettre d’la glace. »

« Aye fille, on n’est pu dans l’temps d’Ovila Pronovost où on faisait juste mettre d’la glace là. Vas voir un médecin pis ça presse. »

« Vas-y pas j’te dis: tu vas perdre ta journée pis tu vas pogner la grippe et/ou la gastro. »

« Ischhh. Ça t’inquiètes pas qu’elle soit aussi bleue et enflée ? »

« Pour vrai si c’était cassé, t’aurais ben plus mal que ça. Tu hurlerais tout l’temps. Tu hurlerais jour et nuit. »

Après une semaine à peser les pour et les contre, je décide finalement de me rendre au sans rendez-vous. La clinique ouvre à 7h00. J’arrive à 6h30. Une vingtaine de personnes sont déjà devant moi. Moi j’ai pris ma douche au moins. Je me range à la fin de la file mais me sens soudainement observée: on me fusille du regard; certains me mitraillent même. Je me rends sur-le-champs et me dirige vers la vraie fin de la file. Jamais été très bonne pour lire les files. Un homme prend place derrière moi. Il porte un polar vert forêt avec des chevreuils. Il me dévisage de la béquille droite à la béquille gauche. Puis de la gauche à la droite.

– Allez don vous asseoir là-bas ma pauvre fille, m’ordonne-t-il. Je vais garder votre place pour vous.

– Ahhh, no non, c’est beau. C’est bien gentil mais je suis correcte pour…

– ALLEZ VOUS ASSEOIR, J’AI DIT. L’expression « Premier servi, premier servi. » ça ne s’applique pas à vous.

J’obéis et vais m’asseoir. À toutes les dix minutes, Polar de chevreuils me fait des thumbs up pour me signifier qu’il a la situation bien en main.

Je vois finalement le médecin à 9h30. Il m’envoie passer des radiographies dans le même édifice. Attends en radiographie, passe les radiographies, attends le résultat des radiographies, retourne voir le médecin avec mes résultats. Il est finalement 11h30 lorsque j’entends mon nom.

– Votre calvaire n’est pas fini malheureusement, me dit le médecin. Vous avez le péroné fracturé. Vous devez aller à l’urgence de Notre-Dame pour vous faire faire un plâtre.

– Fuck. Est-ce que ça peut attendre à demain vous croyez ?

– C’est beau Mademoiselle, vous avez prouvé votre point : vous êtes une p’tite tough. Maintenant, arrêtez de niaiser pis rendez vous à l’urgence.

– Pis mettons que j’y vais ce soir ?

– Tout de suite, j’ai dit.

Le lendemain matin, je me rends à l’urgence. J’arrive à 7h00. Je m’apporte même un lunch au cas où. Il y a seulement une patiente devant moi. Yeah. Une rousse qui a la varicelle. Comme si ses taches de rousseur avaient éclos.

En attendant mon tour, j’écoute la conversation des gardiens de sécurité.

GARDIEN 1 : As-tu vu le nouveau clip de Corneille ?

GARDIEN 2 DE RACE NOIRE : Ben oui, Corneille c’est mon frère.

GARDIEN 1: Arrête de niaiser man, c’pas ton frère.

GARDIEN 2 DE RACE NOIRE: Jt’el jure, c’est mon bro.

Un nouveau patient arrive dans la salle d’attente. Il est gros et gémit sans cesse. Vraiment gossant.

Une nouvelle patiente arrive dans la salle d’attente. Elle n’est pas grosse mais gémit sans cesse. Elle le fait de façon très érotique : chaque fois qu’elle gémit, on dirait qu’elle jouit. Parfois, entre deux gémissements, elle vomit. Je ne me sens pas bien.

Je commence à voir un pattern s’installer à l’urgence : les gens gémissent pour passer plus vite. Je me pratique à gémir dans ma tête. Ce n’est pas très convaincant.

Je vois finalement l’urgentologue.

« Votre fracture tombe dans une zone grise, me dit-elle. Pas assez sévère pour un plâtre blanc, mais trop sévère pour une botte de marche. Je vais devoir envoyer vos radios à L’Hôtel-Dieu pour avoir l’avis d’un spécialiste. »

Je retourne m’asseoir dans la salle d’attente.

Un nouvel homme arrive à l’urgence. Il a un regard perçant. Le frère de Corneille lui demande de se présenter au triage. « C’est parce que j’pense que j’connais quelqu’un ici, lui dit Regard perçant. J’vais aller le saluer avant le triage. »

Regard perçant s’assoit à côté du gros gémisseur arrivé plus tôt. Ils se parlent tout bas. C’est louche.

Gros gémisseur se lève ensuite pour s’adresser à la réceptionniste :
– J’veux juste être sûr que y’ont pas nommé mon nom : Pierre Carrier (nom fictif).

– Répétez-moi votre nom svp ?, lui demande la réceptionniste qui a mal entendu.
– Luc Carrier (nom fictif aussi).

Ok, c’est vraiment louche. J’essaie de détourner mon attention de Regard perçant et de Gros gémisseur aka Pierre/Luc Carrier. Ils me font peur. Je me rabats sur la conversation d’une mère et de sa fille.

MÈRE : C’est quoi donc l’autre film québécois qui est nominé aux Oscars ?

FILLE : Hobbit Nguyen.

Un nouvel homme entre à l’urgence. Il est grand et porte une casquette sur laquelle il est écrit Feeling Lucky. Il va s’asseoir à côté de Regard Perçant et de Pierre/Luc Carrier. Les trois se connaissent. Ils ont vraiment l’air de tramer quelque chose. L’idée me traverse que ce sont peut-être des terroristes. Je la chasse aussitôt. Je me dis que dans le pire des cas, le frère de Corneille pourra me défendre.

Regard perçant s’adresse ensuite à moi; il me demande s’il peut emprunter mon téléphone pour appeler la RAMQ. Je n’ai pas le courage de refuser. Mon facteur fun est à 1 sur 10.

Arrive 12h30. Mon lunch est mangé depuis 10h30. J’ai faim. Ça fait cinq heures et demie que j’attends. Il y a trois terroristes assis devant moi. L’un d’eux a probablement activé une bombe à l’aide de mon téléphone. Je n’en peux juste plus. J’enfourche mes béquilles et retourne voir l’urgentologue.

– J’ai repensé à ça pis ça ne me dérange vraiment pas que vous me donniez le plus gros plâtre, lui dis-je avec la voix piteuse et les yeux plein d’eau. Pas besoin d’attendre l’avis de votre collègue.

– Je ne vais pas vous immobiliser et vous faire courir le risque d’une phlébite et d’une embolie pulmonaire si vous en avez pas besoin, me répond-elle. Mon collègue m’a rappelée mais il veut avoir l’avis de son boss. Ça devrait plus être très long.

Je retourne les béquilles basses dans la salle d’attente. Juste à temps pour entendre une vieille dame demander à Feeling Lucky s’il est un policier. Elle doit le trouver louche elle aussi.

L’urgentologue me rappelle une heure plus tard. Le verdict : un entre-deux, soit un plâtre synthétique bleu, muni d’une sandale à velcro Acu-Massage. De toute beauté.

En rentrant chez moi, j’ai la meilleure idée du monde : recomposer le dernier numéro de mon téléphone pour savoir qui Regard perçant a appelé. Le genre d’info qui va certainement aider les policiers dans leur enquête concernant la bombe. Je recompose. J’attends. Une voix de femme me répond : « Bienvenue à la Régie de l’assurance maladie du Québec. Si vous connaissez le poste de la personne que vous voulez joindre, composez-le maintenant. »

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