Comme la fois où j’ai compté les femmes.

C’est le 4 mai dernier que tu nous as quittées. J’avais pourtant espéré que la grande faucheuse t’épargne. Qu’en te voyant, elle se dise : « c’est impossible, il doit y avoir erreur sur la personne; les mourants n’ont pas les yeux si brillants ». Qu’elle décide plutôt de te faucher le cancer. Et je dis bien « le » cancer et non « ton » cancer. Ce mal violent, il ne t’appartenait pas, Gabrielle.

L’été passé, tu m’as demandé si je voulais aller prendre un « café littéraire » avec toi. Je ne savais pas trop ce qu’était un « café littéraire », j’étais dans le jus, je me sentais déjà bousculée par la vie, les enfants, les rénos, le ménage… Franchement, bien sûr que j’avais du temps pour un café littéraire avec toi, Gabrielle. On en a repris depuis. On se parlait de nos projets d’écriture, des maisons d’édition qui ne répondent pas souvent, de notre sentiment d’imposture, de notre peur de ne jamais être invitées à Il restera toujours la culture. Ce qui m’a marquée – ces fois-là et toutes les autres –, c’est la façon dont tu me regardais. Quand ma fille de 4 ans croise des filles plus vieilles qu’elle – des fillettes de 8-10 ans, on s’entend –, elle les regarde avec une admiration sans nom. Elle les trouve tellement cool, tellement belles, tellement longues. Elle les appelle « les grandes filles ». Je me suis toujours sentie « une grande fille » pour toi, Gabrielle. Au départ, je l’ai pris personnel : j’ai cru que c’était moi. Puis j’ai réalisé que tu posais ces mêmes yeux d’émerveillement sur toutes tes proches. Tu n’en es jamais revenue de la force des femmes. Et moi je n’en reviendrai jamais de la tienne.

Tu m’habites depuis plusieurs semaines maintenant. Tu me réveilles la nuit, me chuchotes des mots à l’oreille, tu les fais spinner dans ma tête; je les note sur mon téléphone puis respire quelques triangles pour me rendormir. Je crois qu’on est plusieurs à être habitées par toi, Gabrielle – nous, les mères, les trentenaires, les quarantenaires, les amies aux yeux gonflés, les BFF au collier orphelin, les sœurs de sein jusqu’ici sauves. Nous, les femmes-statistiques, les sept sur huit épargnées, celles qui n’ont pas encore été pigées. Parce que c’est ça les probabilités : une Canadienne sur huit aura le cancer du sein dans sa vie1. Une chance sur huit. Toute qu’une chance. 

Parfois, quand je suis dans un lieu public, je compte mes semblables : une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit. Et je me demande : laquelle? Laquelle sera condamnée au « tribunal-radiologique2 ». Et je me demande : pourquoi? Pourquoi tant de femmes sont malades autour de moi? Qu’est-ce qu’on se transmet, de mère en fille, qui s’inscrit dans notre code génétique et nous trahit? Quel traumatisme intergénérationnel portons-nous? Que dit le cancer sur les femmes? Sommes-nous plus poreuses? 

à même la chair
je cherche ma faute
ce destin sans élégance
histoire qui ne se termine pas bien3

Une semaine à peine avant ton départ – « ton départ », c’est le synonyme-mercurochrome que j’ai trouvé pour l’instant –, une étude de l’Université d’Ottawa révélait que le cancer du sein est en hausse chez les Canadiennes dans la vingtaine, la trentaine et la quarantaine. « Je le savais déjà », que j’avais envie de leur répondre. Je n’ai qu’à regarder l’échantillonnage de mon entourage. Les chercheuses sonnent l’alarme et appellent à un virage immédiat dans les politiques de santé publique. Elles demandent d’y intégrer la détection précoce, présentement concentrée auprès des 50 ans et plus. J’ai hur-lé quand j’y ai lu que des jeunes femmes n’étaient pas prises au sérieux lorsqu’elles découvraient une bosse sur leur poitrine. Trop jeune pour souffrir du cancer, leur répond-on. Je ne dis pas que c’est partout comme ça. Mais ça arrive, et ça ne devrait pas. 

J’aimerais que notre ministre de la santé lise immédiatement ton recueil, Gabrielle. Je propose même d’aller lui en réciter un extrait, juste avant le dodo. Je prendrais mon ton de conte de fée, je lui débiterais tout haut : 

deuils de la semaine : 
longue tresse
marathon

décolleté plongeant
mamelons
travail-famille
sushi
crayon chignon
pamplemousse
enfanter
insouciance
dîner Tupperware
retraite
blanche tignasse
menstruations
bureau
bal des finissants
minuit d’ivresse
prévention
omoplate lisse
guérison4

Je remonterais la couverture sous son menton, je fermerais la lumière, je lui susurrerais de ma voix douce de maman : FAIS DE BEAUX RÊVES, MONSIEUR LE MINISTRE!

J’ai récemment commencé à scanner mes produits corporels avec cette application dont le nom pourrait rapporter beaucoup de points au Scrabble (Yuka). Je scanne un code-barres et l’application m’indique une note sur cent associée à une couleur (vert, jaune, orange, rouge) et à un adjectif.

Je scanne mon dentifrice. Bib. 41 sur 100. Orange. Médiocre.

Je scanne ma crème solaire (La Roche Posay FPS 60 – celle que j’aperçois souvent dans le sac à main de mes amies). Bip. 0 sur 100. Rouge. Mauvais. 

Je scanne la crème solaire de mes enfants, celle qui s’appelle « Live Clean » et qui est « non toxique pour les coraux ». J’espère du vert. Bip. 49 sur 100. Orange. Médiocre.

Je scanne mon déodorant, ma crème pour le visage, pour le corps, le shampoing de mon chum. Bip, bip, bip, bip. Rouge. Tout est rouge.

Je scanne mon corps. Bip. Une chance sur 8. 

Rouge. 

Mauvais. 

Et si c’était moi la prochaine à être pigée?

Mon fils de six ans m’a vu pleurer à chaudes larmes le 4 mai dernier. Je n’ai pas voulu lui dire pourquoi. Je n’ai pas voulu lui dire que les mères pouvaient mourir. Devant tous ces fluides qui sortaient de mes yeux, de mon nez, il s’est enfui. Il a pris ses jambes à son cou, a sprinté jusqu’à sa chambre, il est revenu presque aussitôt. « Tiens, maman. » J’ai serré sa doudou de toutes mes forces.

Je n’ai jamais su comment parler de la mort à mes enfants. J’ai repoussé ce moment le plus longtemps possible. Je voulais prolonger leur naïveté, étirer leur candeur par les deux bouts. Et puis un jour, je suis allée montrer la vue du Mont-Royal à mon fils; il devait avoir 5 ans. Et c’est là, tout en haut sur le belvédère, devant l’immensité de Montréal, face à notre petitesse, qu’il m’a demandé – il a l’art du spectacle, mon fils – : « Qu’est-ce qui va arriver à mamie ? » 

La question qui tue, c’est celle-là.

J’ai joué l’innocente, j’ai dit : « ben en ce moment, mamie elle est à la retraite : elle lit, elle regarde District 31, elle fait du yoga, elle passe du temps avec nous… » 
— Oui, mais après?
— Ah, mais il lui reste pas mal de temps à mamie. C’est long la retraite…
— Mais après?
— [regard dramatique vers l’édifice-pinte-de-lait du 1000 De la Gauchetière] Un jour, quand mamie va se sentir trop fatiguée, elle va fermer les yeux et elle va s’en aller doucement.
J’ai vu la peur traverser mon fils.
— Elle va mourir?
— Qui t’a parlé de la mort? (HEIN, QUI?!)
— …
Je ne savais plus quoi lui répondre. J’aurais voulu le rassurer. Pas seulement lui relayer l’allégorie de l’étoile qui brille dans le ciel. Puis j’ai pensé à ma mère. J’ai pensé à tous ses livres avec des couchers de soleil sur la couverture.
— Tsé, mon grand, personne sait vraiment ce qui arrive quand on meurt… On a seulement des théories. Mais mamie, elle, croit à la théorie de Mario Bros. 
— C’est quoi la théorie de Mario Bros?
— Quand on meurt, on perd une vie, mais il nous en reste d’autres après…
Il a réfléchi.
— Pour vivre d’autres aventures?
— Oui, c’est exactement ça.
Mes enfants sont maintenant de fervents disciples du Mario Brossisme.

Dans l’album jeunesse Henrigolo, Marthe, une vieille innue qui voit la mort autrement, explique qu’elle ne sait pas quand ce sera son tour « d’aller dans la boîte à surprises ». Henri s’imagine alors que de l’autre côté, il y a tout un party. Qu’il y a des confettis, un concours de limbo, un gigantesque gâteau, sa mamie et même : Guy. Lafleur.

J’aime penser que tu es partie en résidence d’écriture, Gabrielle. Que tu prends des « cafés littéraires » avec des sœurs de mots. Des Simone de Beauvoir, des Virginia Woolf, des Emily Brontë, Charlotte Brontë, Huguette Gaulin, Nelly Arcan, Vickie Gendreau, Geneviève Castrée, Caroline Dawson. Que ces femmes te regardent avec les yeux brillants. 

Crédit photo : Gabrielle Lacasse

https://www.canada.ca/fr/sante-publique/services/publications/maladies-et-affections/cancer-du-sein.html
2 Regimbal, Gabrielle. La-Z-Boy résurrection, Éditions Mains libres, p. 9.
3 Regimbal, Gabrielle. La-Z-Boy résurrection, Éditions Mains libres, p. 15.
4 Regimbal, Gabrielle. La-Z-Boy résurrection, Éditions Mains libres, p. 63.

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1 Response to Comme la fois où j’ai compté les femmes.

  1. Avatar de mainclerc mainclerc dit :

    Merci Marie-Eve. xxx

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