Comme la fois où j’ai parlé de mon sentiment d’inculture à « Il restera toujours la culture ».

Le questionnaire culturel de « Il restera toujours la culture » que j’ai dû remplir en vue de mon passage à l’émission pour parler de la sortie de mon album jeunesse LUCIEN SUPERSENSIBLE a créé chez moi toute une instrospection. Je me suis questionnée sur les raisons de l’arrivée si tardive de la culture dans ma vie, sur mes rendez-vous manqués avec celle-ci, bref, sur mon sentiment d’en manquer (et pas juste parce que je perds tout le temps à Cranium). Je suis donc retournée à leur micro partager mes angoisses.

Voici le texte que j’ai livré. Pour l’écouter, c’est ici.

Questionnaire culturel, question no 7 : « Est-ce qu’un enseignant a fait la différence dans votre vie culturelle? ». Je repense à mon adolescence. Qui donc a allumé ma flamme culturelle? Qui donc est responsable pour cette somme faramineuse que je dépense en littérature et en théâtre chaque année? J’ai beau chercher et je ne trouve pas. Il n’y a pas de prof qu’une de tes recherchistes pourrait appeler, Émilie, et qu’on aurait au bout du fil pour me voler quelques larmes. Personne. Je conclus qu’ado, j’étais un imperméable : bleu d’un côté et jaune de l’autre. Le désir de transmission perlait sur moi comme sur le dos d’un bon vieux Helly Hansen. Entendez-moi bien : je ne dis pas qu’aucun prof n’a jamais essayé. Je les vois, avec du recul, celles qui auraient pu être un phare. Je vous vois : Paule, qui a voulu m’initier à Michel Tremblay, Stéphanie qui a tenté de m’inscrire à la dictée PGL et que j’ai solidement revirée de bord. Et celle, dont j’oublie le nom, qui m’a fait lire Agota Kristof au St. Lawrence College. I see you, celle-dont-j’oublie-le-nom. 

Mais, non : je n’étais pas ouverte à la culture. Je n’étais pas une fillette intello à lunettes qu’on aurait pu caster dans un film de Wes Anderson. J’étais une ado, mal dans sa peau, qui se concentrait sur l’extérieur. Mais le manque de culture, ça crée un vide. Le mien était immense. Après un détour par la psycho-pop (Les quatre accords toltèques, L’art du bonheur, Le piège du bonheur, Le chemin le moins fréquenté, Le pouvoir du moment présent, sans oublier Mettre en pratique Le pouvoir du moment présent), j’ai finalement osé la littérature. Mais je partais de loin. Eh la la. Je partais de tellement loin que quand j’ai voulu m’initier à Dany Laferrière et qu’une amie m’a recommandé un titre, je me suis présentée à la librairie et j’ai demandé : « Bonjour, est-ce que vous avez Comment faire l’amour à un aigle de Dany Laferrière? ». Oui, oui, un ai-gle : l’oiseau de proie. Le libraire a été ben smath de ne pas m’envoyer dans le rayon de l’ornithologie.

Devant la découverte de mon inculture, je me suis posé la question « À qui la faute? ». Est-ce celle de mon école secondaire, qui n’était pas la plus haute dans le classement du magazine l’Actualité? Il y a d’ailleurs un moment dans ma vie où j’ai réalisé que beau-coup des artistes que j’admirais avaient étudié à Brébeuf ou à FACE. Un ami brébeufien m’a rapporté que les profs leur disaient qu’ils étaient « la crème de la crème de la société ». Si je n’étais pas « la crème de la crème », j’étais quoi? La crème qui a mal tourné?

Mais non, je n’allais quand même pas pointer du doigt mon école. J’ai décidé de rejeter le blâme sur mes parents. J’ai écouté le segment de cette émission « La culture en famille ». J’ai écouté les Barbeau-Lavalette, les Lépine-Blondeau, les Proulx-Cloutier. Et j’ai été pétrifiée par le fossé culturel qui séparait nos clans. Par jalousie, j’ai commencé à appeler ces gens de grand talent des nepo-babies, un terme popularisé par le New York Magazine pour désigner ceux et celles dont la carrière a bénéficié du statut de leurs parents – de la culture de leurs parents dans ce cas-ci. Parce que c’est leur culture que j’enviais. J’en ai voulu à mon père, à ma mère. Pourquoi ne m’avaient-ils pas initiée à Tarkovski eux aussi? Pourquoi ne m’avaient-ils pas mis Prévert entre les mains à huit ans, comme certains invités de la radio d’État?

J’ai fini par me défâcher contre mes géniteurs. J’ai pris le temps de regarder d’où je venais, d’où ils venaient, eux. D’un milieu plus rural. De la classe moyenne. De familles nombreuses où on n’avait pas le temps de « jouer à la culture ». J’ai entendu Fabien Cloutier dire à ce micro « Je viens d’ailleurs ». Moi aussi « je viens d’ailleurs ». J’ai été élevée en partie par une mère monoparentale dans un parc de maisons mobiles, Eminem style. Mais je ne faisais pas pitié : j’avais la plus coquette des maisons. Les autres étaient beiges, la nôtre était bleue. Bleu ciel. Bleu espoir. Je suis un peu Jenny from the block, dans le fond.

Alors à toutes celles et ceux qui ont un immense vide intérieur à combler, comme ce fut le cas pour moi. À toutes celles et ceux qui se sentent parfois intimidé.es devant le bagage culturel des invité.es de la radio d’État. Bref, à toutes celles et ceux qui se sentent incultes. Sachez qu’il restera toujours un bon moment pour se remplir de culture. Comme dirait un Grand, qui n’a pas encore écrit sur les aigles : il restera toujours la culture.

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