Comme la fois où je me suis sentie en compétition avec d’autres femmes.

La présente réflexion a commencé quand ma fille de 3 ans a dit, en parlant de son amie qui porte le même prénom qu’elle : « L’autre Françoise, c’est un bébé. »
Euhhhh, pardon? : vous avez juste 4 mois de différence. Bébé, toi-même.

C’était la première fois que j’entendais ma fille médire à propos d’une amie. Bon, j’ai pas capoté, disons que j’ai sourcillé. Mais quand une voisine m’a relaté qu’à la première journée des maternelles, elle a entendu deux fillettes de 5 ans en rejeter une autre pour un vulgaire sac à sandwich qui n’avait pas la bonne franchise de Disney, , j’ai capoté : 
FILLETTE 1 : T’as vu, elle a une boîte à lunch de La Reine des neiges!
FILLETTE 2 : Ark, on joue pas avec elle!
MOI : Vos gueules, les filles, vos cerceaux avec des oreilles de chat pis des pompons sont crissement laittes pis personne vous écoeure avec ça, – que j’aurais dit, si j’avais été là.

Cette jambette de cour d’école m’a tout de même fait me questionner sur la rivalité entre femmes : pourquoi est-ce typiquement féminin de rabaisser ses pairs pour se remonter? Et d’abord, est-ce cliché de dire que c’est typiquement féminin? Pourquoi je ne vois jamais ce type de comportement du côté de mon fils? Mon fils, lui, ne se sent pas en compétition, il fait des compétitions : des courses de vitesse, des lancers de cailloux, des tournois de Super-Smash-Mario-Wonder-Go!, des records du monde brisés chaque jour dans la cour de récré. Mon garçon adoooore la compétition. Mais elle est nommée et les règles sont claires. Pour les filles, ça semble plus sournois. 

J’ai tenté de disséquer l’incident des deux Françoise : la première fois que j’ai entendu ma fille parler dans le dos d’une amie, c’est quand cette amie avait le même nom qu’elle. Comme si, parce qu’elles avaient quelque chose en commun, soudainement ma Françoise se sentait menacée et passait en mode « c’est moi la meilleure ». Ça en devenait presque un instinct de survie. Et c’est là que j’ai  pensé à ce bon vieux Charles Darwin, qui, en plus de sa théorie sur la sélection naturelle, parle de  sélection intrasexulelle1 », soit une compétition entre individus du même sexe en vue de la reproduction. Si on en croit les sociologues, pourtant, la rivalité féminine ne s’explique pas que par la biologie ou l’évolution. 

Dans son essai, Réinventer l’amour : comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles, l’autrice féministe Mona Chollet (ma pref), y va d’une toute autre théorie.

** Petit aparté sur Réinventer l’amour : comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles **
La face de mon chum pendant le mois complet où j’ai tenu cette brique au titre imposant à l’heure du coucher :
LUI : Euh… ça va, chérie?
MOI : Ben oui, toi?
LUI : Y’a-tu quelque chose dont tu voudrais qu’on se parle?
MOI : Hum… non, toi?
LUI : Ben… j’sais pas… trouves-tu que notre couple va bien? Ou tu dirais que j’le… SABOTE?

Retour au sujet principal : la compétition entre filles. Dans son essai que je recommande à toutes et à tous, Mona Chollet avance (et je résume grossièrement) que c’est le patriarcat qui nous a domestiquées ainsi, que des siècles de dépendance totale envers les hommes ont amené les femmes à se concurrencer, à se disputer l’attention masculine, à avoir peur d’être éclipsée par une autre. Et qu’en nous mettant en compétition les unes avec les autres, les hommes nous divisaient et s’assuraient de rester au pouvoir – gros dossier.

Sophia Loren et Jayne Mansfield, 1957. 
© REX FEATURES/SIPA

L’archéologue Charlie Danger, arbore en ce sens dans son TED Talk « Pourquoi vous ne vous sentirez jamais la plus belle » en arguant que de l’Antiquité jusqu’aux années 50, les femmes dépendaient entièrement des hommes pour survivre et que la beauté, lire ici la rivalité, devenait alors une nécessité. Car on devait être choisie par un mari. Et qu’il n’y en avait qu’une seule qui serait l’élue. Et plus tard : une seule qui réussirait à faire sa place au sein du Boys Club, dirait Martine Delvaux. Une seule journaliste sportive, une seule réalisatrice, une seule directrice de création, une seule ministre.

Mais Françoise est une jeune âme; elle n’a pas vécu tant d’années que ça sous le joug du patriarcat. Elle ne m’a pas entendu rabaisser d’autres femmes. Je ne lui ai pas non plus répété qu’elle devait être belle pour se trouver un époux. Et la fois où elle a insisté pour regarder Blanche-Neige et Cendrillon, je n’ai pas manqué de lui dire que c’était « vraiment nono » d’attendre qu’un homme nous choisisse. « Ha! Ha! Je pense qu’il nous font une blague tellement c’est saugrenu. Hi! Hi! »

Il y une chose, par contre, que je ne lui ai jamais dite. Une chose qu’elle a peut-être devinée, qui sait. Ou que je lui ai transmise à travers mes gènes, malgré moi. Et cette chose (je vais finir par le dire, oui), cette chose, c’est que je me suis déjà, peut-être même souvent, sentie, en compétition, avec d’autres femmes. Et je ne parle pas de mes années de couettes serrées et de léotards échancrés lors de mes compés de gym. Non, je parle de femmes, dans mon entourage, que je trouvais plus belles, plus drôles, plus intelligentes ou plus talentueuses que moi, avec lesquelles je me suis mise à me comparer. La maudite comparaison. Curieusement, je me suis rarement sentie en compétition avec des hommes. Comme si on n’était pas dans la même catégorie. Qu’il y avait assez de place pour nous deux. Et que leurs qualités ne m’enlevaient rien, à moi.

Face à cet aveu, je me suis demandé si j’avais été « une bonne féministe » avec les femmes autour de moi. J’ai commencé par me féliciter pour toutes ces fois où j’avais aidé des plus jeunes à s’élever, pour tous ces cafés à les mentorer. Ah, ça, oui : toujours là pour donner un élan à ces pauvres filles en manque de confiance en soi. Mais la vraie sororité n’est-elle pas celle qui subsiste quand une autre femme – une avec le même casting – réussit mieux que nous? Et qu’on la trouve inspirante plutôt que menaçante? Mais quand je dis « même casting », ça veut dire que je me suis comparée, non? Et quand je dis « réussit mieux que », ça veut dire que je me suis encore comparée. Mais POURQUOI je fais ça? J’aurais besoin d’un café avec une mentore pour répondre au puits sans fond de mes interrogations.

En attendant que Mona Chollet, Martine Delvaux ou même Simone de Beauvoir accepte mes invitations, je vais lire mon nouvel album jeunesse Deux Françoise à ma fille – mon excuse pour lui parler de sororité. Et je vais aussi lui lire ceux de Valérie Fontaine, de Geneviève Jannelle, de Marianne Ferrer, de Pierrette Dubé, de Catherine Buquet, de Pascale Bonenfant, de Mireille Levert, de Claudia Larochelle et de toutes celles qui lancent un album illustré en même temps que moi cet automne. Car il y a assez de place pour nous toutes.

Deux Françoise : illustré par la formidable Jeanne Joly, publié chez Les Malins, en librairie dès le 13 novembre. 

Le Gros méchant Mwa-Mwa-Mwa : écrit par Geneviève Jannelle, illustré par Jasmine Mirra Turcotte, Éditions Québec Amérique.

Le jour de la réglisse à la barbe à papa : écrit par Pierrette Dubé, illustré par Samuel Cantin, Monsieur Ed.

Ma langue fleurie : illustré par Marianne Ferrer, écrit par Simon Boulerice, Fonfon.

L’Halloween chez les 1000 enfants : écrit par Valérie Fontaine, illustré par Yves Dumont, Éditions Québec Amérique.

La cape d’Émile : écrit par Catherine Buquet, illustré par Dominique Yelle, Les 400 coups.

Colette n’a besoin de personne : illustré par Pascale Bonenfant, écrit par Jean-François Sénéchal, Comme des géants.

Poèmes monstrueux : écrit et illustré par Mireille Levert, Éditions de la Bagnole.

Nos géantes, nos géants : écrit par Claudia Larochelle et Biz, illustré par Benoit Tardif, Éditions de la Bagnole.

Faire la popote : écrit par Sophie Grenier-Héroux, KO Éditions.

1 Charles-Robert Darwin, La descendance de l’homme et la sélection sexuelle, 1876.

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